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vendredi, 05 juin 2009

Jacques SAPIR, La Mandchourie oubliée. Grandeur et démesure de l'art de la guerre soviétique, L'Art de la guerre, Paris, Editions du Rocher, 1996, 294 p.

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Je viens de terminer la lecture de ce livre, motivée par une autre lecture, celle d'un article sur l'offensive soviétique en Mandchourie durant le mois d'août 1945 dans le premier numéro de Champs de bataille Seconde guerre mondiale, et aussi parce qu'on me l'avait vivement conseillé à plusieurs reprises.

Quelques réflexions tirées de cet ouvrage intéressant :

- Sapir insiste beaucoup sur l'importance des anciens cadres de l'armée tsariste dans la formation de la doctrine militaire soviétique et de certaines de ses innovations les plus originales. L'affirmation de la doctrine militaire est d'ailleurs un moyen pour les officiers de l'armée de s'assumer au sein de la société soviétique.

- dans la doctrine militaire soviétique, issue elle-même d'une révolution des affaires militaires (au sens de confrontation avec la seconde révolution industrielle et ses composantes), un élément sans équivalent à l'ouest s'intercale entre la stratégie et la tactique : le niveau opérationnel.

- cet art opérationnel repose sur les concepts d'annihilation et d'attrition, développés par Svetchine, Varfolomeev, Triandafillov et Toukhatchevski. Alors que certains exposent la rupture en profondeur du dispositif adverse, il est surprenant de voir la précocité des réflexions soviétiques, autour de l'emploi des forces mécanisées, de la suprématie aérienne ou des troupes aéroportées -une guerre aéroterrestre avant la lettre, en somme.

- si les concepts en plein essor ont été brisés par les purges de 1937-1938, il faut souligner que les théories des officiers soviétiques étaient rarement en adéquation avec les possibilités économiques de l'URSS. En voulant combler ce retard par une industrialisation forcenée, le régime soviétique a privilégié le nombre sur la qualité tout en se trouvant confronté au problème du manque de cadres efficients pour mener à bien ces réflexions sur le terrain. Le manque d'un corps de sous-officiers expérimentés, en particulier, est dramatique. Même si les engagements indirects de l'URSS (Espagne, Chine) ou directs ensuite (Finlande, Khalkin-Gol) ont provoqué une réaction conservatrice de l'institution, certains officiers poursuivent dans la voie initiale, comme Joukov, chef d'état-major en février 1941. L'invasion de l'URSS intervient au pire moment, alors que l'Armée Rouge est en pleine réorganisation.

- la guerre confirme la validité des théories soviétiques des années 20 et 30 tout en mettant en sourdine l'instrumentalisation du militaire par le politique stalinien. La pertinence de la stratégie soviétique se forge dans le sang des défaites puis des victoires de la Grande Guerre Patriotique. Inversement, les Allemands, experts dans l'art tactique, pèchent par défaut de stratégie.

- l'Armée Rouge ne peut mettre en oeuvre que des versions simplifiées de ses théories en 1941 et 1942, en attendant de bénéficier de la victoire de la production de guerre délocalisée à l'est, de moyens supérieurs en commandement et en logistique. D'où les énormes pertes de ces deux années, les victoires étant dues à un effet de masse et d'attrition très coûteux. A l'inverse, avec la création des armées blindées, le renforcement de la puissance de feu et l'expérience des officiers, les années 1943-1945 voient la montée en puissance des Soviétiques, malgré certains déséquilibres, dont l'exemple le plus spectaculaire est sans doute l'opération Bagration. L'économie de guerre a fait preuve d'une grande flexibilité en s'adaptant à l'art de la guerre pratiqué par l'Armée Rouge, les manques étant palliés notamment par le Prêt-Bail anglo-saxon. Les Soviétiques ont donc grandement progressé dans la tactique et l'art opérationnel, compensant ainsi le décalage technologique face aux Allemands à partir de 1943.

- du point de vue géographique, la Mandchourie se présente comme un vaste espace compartimenté (en quatre grands ensembles) dont des limites hostiles (montagnes du Grand Khingan, bois, collines, marécages) encadrent un centre pratiquable. La contrainte logistique pèse beaucoup sur la partie soviétique.

- la Mandchourie est le lieu de rencontre entre les impérialismes russe et japonais dès la fin du XIXème siècle, mais elle ne revêt pas la même importance pour chacun. Théâtre relativement secondaire pour l'URSS, elle est au contraire fondamentale pour le Japon, notamment après le coup de force de l'armée du Kwantung, acteur incontournable, en 1931, et la création du Mandchoukouo. La question est alors, avec la guerre en Chine à partir de 1937, de savoir s'il faut maintenir l'effort au sud ou revenir à l'axe traditionnel contre la Russie : décision difficile à prendre pour les Japonais. La leçon de la guerre de 1904-1905 pour les Soviétiques est qu'une confrontation nécessite des moyens importants, accrus par la supériorité maritime japonaise (imposant des contraintes logistiques plus fortes sur le rail).

- le précédent de 1904-1905 est intéressant à étudier en prélude aux deux autres campagnes : la victoire japonaise serait surtout due aux défaillances russes, notamment dans l'utilisation des troupes et la logistique. A l'inverse les Japonais jouent gros et leurs qualités tactiques et opérationnelles sont parfois entamées par une confiance sans faille dans la qualité de la troupe et du commandement, menant à des assauts frontaux sans finesse très coûteux. La stratégie japonaise était donc très risquée car un échec grave aurait pu compromettre la campagne. Les Russes tirent d'ailleurs plus de leçons de leur défaite que les Japonais de leur succès : l'art opérationnel vient de là. La guerre a surtout mis en évidence la mortalité des armes modernes et les contraintes logistiques qui y sont liées. La réflexion russe issue de cette défaite, entravée par Nicolas II, explique d'ailleurs le ralliement d'une bonne partie des élites militaires aux bolcheviks en 1917.

- l'affrontement du Khalkin-Gol/Nomohan en 1939 voit la première application de la concentration des forces mécanisées issue de la pensée soviétique. La guerre prend place dans une zone contestée de l'ouest de la Mandchourie, entre l'Armée du Kwantung et l'URSS. Pour les deux camps, le but est de réaffirmer une présence sur le plan régional. Un précédent a eu lieu en juillet 1938 avec l'incident du lac Khasan : si les Japonais ont confirmé leurs vertus au niveau de la troupe et de l'offensive, les Soviétiques les ont surpris par la combinaison des armes. Les Japonais, qui avaient assimilé les leçons de la Première guerre mondiale, sont conscients de ne pas pouvoir développer chars et artillerie en nombre suffisant : ils modifient alors leur art opérationnel en privilégiant une guerre courte basée sur la violence de l'offensive menée par une infanterie surentraînée au contact et bénéficiant d'une puissance de feu importante, privilégiant le mouvement et le combat nocturne.

- la défaite japonaise à Khalkin-Gol a pour effet de stabiliser ce front qui ne s'ouvrira pas avant 1945 alors que l'URSS est attaquée par les nazis en juin 1941. Elle a aussi réorientée les Japonais vers le sud. Joukov, qui a dirigé les troupes soviétiques, a montré la supériorité de la réflexion stratégique de l'URSS : manoeuvres d'enveloppement après une fixation, utilisation de réserves et de concentrations blindées et motorisées, préservation du secret (maskirovka). Au niveau tactique, les déficiences soviétiques sont rapidement corrigées au vu de l'expérience des premiers affrontements (combinaison interarmes, allant de l'infanterie, combats aériens sur le plan vertical et non plus en dogfights tournoyants). Les Japonais, à l'inverse, ont commis une grave erreur stratégique en sous-estimant l'ampleur des forces russes et en ne se donnant pas les moyens de leurs ambitions. Le manque de blindés et de moyens antichars a été patent. La rigidité des troupes japonaises est particulièrement criante. Les pertes sont d'ailleurs dues essentiellement à l'artillerie soviétique qui a broyé les fantassins japonais. Alors que Joukov représente le modèle type du soldat professionnel stalinien, les dirigeants de l'armée du Kwantung, eux, se sont arc-boutés sur des conceptions figées. Si l'Armée Rouge manque toujours de cadres moyens, c'est bien le commandement supérieur qui a fait la différence.

- la campagne d'août 1945 est devenue un modèle de référence dans l'art de la guerre soviétique de la guerre froide. Elle oppose des forces soviétiques au summum de leur efficacité à une armée du Kwantung qui n'est plus que l'ombre d'elle-même. L'Armée Rouge met en oeuvre un plan d'attaque proportionné aux forces disponibles et à ses objectifs. Elle réussit à leurrer les Japonais sur la date de l'attaque et les moyens engagés. L'armée du Kwantung, considérable avec plus d'un million d'hommes, est handicapée par un matériel obsolète et des recrues hâtivement formées. Elle compte donc sur une série de points de résistance pour retarder l'avance soviétique et former un réduit défensif au nord de la Corée. Les Soviétiques, quant à eux, mettent en oeuvre trois fronts pour la campagne prévue. Chacun a une mission spécifique qui aboutit à une redéfinition des forces engagées : le front de Transbaïkalie, qui doit percer au nord-ouest à travers le Grand Khingan pour déboucher sur la plaine centrale de Mandchourie, est ainsi dotée d'importants moyens blindés (6ème armée blindée de la Garde).

- l'opération n'a pas été une promenade de santé pour les Soviétiques, qui ont laissé plus de 8 000 tués dans l'affaire (et 24 000 blessés). Les Japonais ont souffert de pertes beaucoup plus lourdes, notamment en voulant compenser leur infériorité en matériel par des tactiques désespérées (commandos suicides ceinturés d'explosifs se jetant sous les chars russes). L'URSS a atteint son objectif qui était de détruire l'armée du Kwantung rapidement ; cette réussite, en précipitant la fin d'un bastion militariste, a pu contribuer à l'accélération de la capitulation japonaise (dans quelles proportions, difficile à dire). Militairement parlant, les Soviétiques ont emporté la surprise stratégique, tout en maîtrisant complètement l'art opérationnel et en utilisant, sur le plan tactique, des détachements avancés de manière très agressive. Le commandement et le contrôle des troupes ont été bons, ce qui est un progrès par rapport à certaines expériences de la confrontation aux Allemands. Enfin, les problèmes logistiques ont été résolus avec succès. La campagne de Mandchourie est donc l'application talentueuse du concept d'opération en profondeur : la théorie a été rejointe par l'excellence du commandement et la combativité des troupes. Equilibre entre les moyens et les hommes, entre les moyens et le plan, atteint ici par l'Armée Rouge.

Commentaires

Une critique complémentaire sur http://www.mapiledelivres.org/dotclear/index.php?post/2011/03/14/Jacques-Sapir

Écrit par : le lecteur | lundi, 21 mars 2011

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