dimanche, 21 juin 2009

Argos ou les yeux de la Gestapo

Bundesarchiv_Bild_183-R97512%2C_Berlin%2C_Geheimes_Staatspolizeihauptamt.jpgAutre article à signaler : celui de Claire M. Hall, "An Army of Spies ? The Gestapo spy Network 1933-45." dans le Journal of Contemporary History.

L'historienne américaine revient sur le réseau d'espions et d'informateurs de la Gestapo, qui avait été très présent dans les études d'histoire à partir des années 50 au nom du modèle de l'Etat totalitaire, avant d'être remis en cause par un certain révisionnisme des années 90 (au sens retour sur une hypothèse historique bien sûr) mené, notamment, par l'historien Robert Gellately qui voyait dans ce réseau très bien organisé une construction de l'Etat nazi lui-même. pour intimider la population allemande Gellately penchait plutôt pour un Etat auto-policé où la Gestapo oeuvrait par le biais d'importantes dénonciations provenant de la société nazie elle-même. L'article interroge justement la nature de la police nazie du IIIème Reich, à partir de sources très incomplètes ou sujettes à caution, en raison des destructions et des aléas de la fin de la guerre et de l'après-guerre.

L'explication de Claire M. Hall repose sur l'idée de l'existence d'un réseau croisé au service de la Gestapo, comprenant à la fois des dénonciateurs et des informateurs stipendiés, et surtout une catégorisation très précise par cette police de sinistre mémoire des sources d'information, justement. Elle établit d'ailleurs un graphique en forme de diamant sur les 4 catégories d'agent regroupées en deux parties : des informateurs "officiels" et d'autres "non officiels". En somme, la différence repose sur le lien privilégié avec la Gestapo de la première catégorie, qui constitue une élite d'agents rétribués, alors que les dénonciateurs, fournissant une grande partie des informations, sont des volontaires, travaillant de manière informelle pour la Gestapo, sans paiement de quelque sorte que ce soit. L'élite des informateurs est d'ailleurs répertoriée au moyens de codes changeants servant à la fois à l'identification et aux communications ; par ailleurs ils reçoivent des rudiments au métier d'espion par les officiers de la Gestapo qui servent d'intermédiaires. Le recrutement peut se faire, d'ailleurs, par des intermédiaires extérieurs au service, mais souvent il est exercé par la contrainte, par des pressions diverses et variées. Le réseau ainsi constitué n'équivaut pas à celui, célèbre, de la Stasi (un agent pour 70 habitants de la RDA, selon la vulgate), mais à Trèves, par exemple, cité d'un peu plus de 80 000 habitants en 1940, on compte un informateur pour 1 500 habitants, ce qui n'est pas rien (et on ne compte pas le personnel de la Gestapo lui-même). Le recrutement d'agents stipendiés semble s'accélérer en 1943 car vraisemblablement, avec le retournement du cours de la guerre, les dénonciations de la population allemande, dont on a vu qu'elles constituent le gros des sources de la Gestapo, se font moins fréquentes. Il semble aussi que, finalement, peu d'officiers de la Gestapo servent d'intermédiaires avec les informateurs, même si l'on connaît un cas précis à Trèves, encore une fois, qui fait exception. La Gestapo fait aussi particulièrement attention à la fiabilité de ses sources, recrutées dans des milieux interlopes (prostituées par exemple) ou sujets à problèmes dans le cadre de l'Etat nazi (Juifs cachés à Berlin), à tel point que le nombre d'informateurs arrêtés -et qui sont souveznt expédiés en prison ou en camp de concentration selon la faute commise- est très faible jusqu'en 1944, date où avec l'approche de la défaite, les sources se font moins fiables. La politique, classique, à l'égard des informateurs, est en tout cas de les laisser tomber dès qu'ils dénoncent leur couverture, ce qui arrive assez fréquemment.

La Gestapo aurait donc réussi à créer un véritable réseau réactif et actif, élément clé pour distiller la peur et la brutalité dans l'esprit de la population. Le régime nazi maintient sa domination politique grâce à ce filet de dénonciateurs non officiels et d'informateurs rétribués. La dictature nazie a ainsi réussi à forger une société de "mouches", qui se maintient dans la RDA sur une échelle encore plus importante.


Commentaires

De nos jours, plusieurs régimes font encore appel souvent ''au peuple'' pour ce travail de renseignement qui à la base de toute police efficace. Cela va parfois plus loin comme en Chine ou l'Etat dispose de centaines de milliers de ''pirates informatiques'' citoyens bénévoles pour l'infoguerre.

Ecrit par : Frédéric | mardi, 23 juin 2009

La Gestapo a en effet créé un précédent, elle n'était d'ailleurs pas la première dans l'histoire.

Cependant l'historienne insiste bien ici sur la hiérarchisation des informateurs, entre des dénonciateurs anonymes, volontaires et ponctuels et une véritable strate "professionnelle" qui en fait son gagne-pain, pour ainsi dire.

A bientôt !

Ecrit par : Stéphane Mantoux | jeudi, 25 juin 2009

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