dimanche, 21 juin 2009

Christian INGRAO, Les chasseurs noirs : la brigade Dirlewanger, Paris, Perrin, 2006, 290 p.

9782262024246.jpgFinalement, j'ai pris le temps de lire ce livre que j'avais mentionné dans l'un de mes billets il y a une semaine. Je n'en ferai pas la fiche de lecture détaillée ici, faute de temps, mais ce travail a déjà été fait ailleurs sur le net, ici par exemple.

L'analyse de Christian Ingrao (directeur actuel de l'IHTP, l'Institut d'Histoire du Temps Présent) est très intéressante puisqu'elle décortique l'utilisation de l'unité Dirlewanger dans la lutte anti-partisans en Biélorussie, puis dans l'écrasement de l'insurrection de Varsovie à l'été 1944 et contre la rébellion slovaque, d'un point de vue anthropologique, pourrait-on dire. Fascinant en tout cas, et traitant d'une unité finalement assez peu privilégiée par l'historiographie ou l'érudition, même (et ce aussi en anglais et en allemand).

Malheureusement l'historien ne présente pas de bibliographie récapitulative à la fin de son ouvrage, se contentant d'une liste de notes de bas de pages, ce qui est peu commode pour dresser les sources utilisées. Le récit manque aussi d'une approche globale du combat en Biélorussie, à mon sens : les partisans, adversaires de Dirlewanger et de ses hommes, sont assez absents dans l'explication. On aurait aimé en savoir davantage.

Argos ou les yeux de la Gestapo

Bundesarchiv_Bild_183-R97512%2C_Berlin%2C_Geheimes_Staatspolizeihauptamt.jpgAutre article à signaler : celui de Claire M. Hall, "An Army of Spies ? The Gestapo spy Network 1933-45." dans le Journal of Contemporary History.

L'historienne américaine revient sur le réseau d'espions et d'informateurs de la Gestapo, qui avait été très présent dans les études d'histoire à partir des années 50 au nom du modèle de l'Etat totalitaire, avant d'être remis en cause par un certain révisionnisme des années 90 (au sens retour sur une hypothèse historique bien sûr) mené, notamment, par l'historien Robert Gellately qui voyait dans ce réseau très bien organisé une construction de l'Etat nazi lui-même. pour intimider la population allemande Gellately penchait plutôt pour un Etat auto-policé où la Gestapo oeuvrait par le biais d'importantes dénonciations provenant de la société nazie elle-même. L'article interroge justement la nature de la police nazie du IIIème Reich, à partir de sources très incomplètes ou sujettes à caution, en raison des destructions et des aléas de la fin de la guerre et de l'après-guerre.

L'explication de Claire M. Hall repose sur l'idée de l'existence d'un réseau croisé au service de la Gestapo, comprenant à la fois des dénonciateurs et des informateurs stipendiés, et surtout une catégorisation très précise par cette police de sinistre mémoire des sources d'information, justement. Elle établit d'ailleurs un graphique en forme de diamant sur les 4 catégories d'agent regroupées en deux parties : des informateurs "officiels" et d'autres "non officiels". En somme, la différence repose sur le lien privilégié avec la Gestapo de la première catégorie, qui constitue une élite d'agents rétribués, alors que les dénonciateurs, fournissant une grande partie des informations, sont des volontaires, travaillant de manière informelle pour la Gestapo, sans paiement de quelque sorte que ce soit. L'élite des informateurs est d'ailleurs répertoriée au moyens de codes changeants servant à la fois à l'identification et aux communications ; par ailleurs ils reçoivent des rudiments au métier d'espion par les officiers de la Gestapo qui servent d'intermédiaires. Le recrutement peut se faire, d'ailleurs, par des intermédiaires extérieurs au service, mais souvent il est exercé par la contrainte, par des pressions diverses et variées. Le réseau ainsi constitué n'équivaut pas à celui, célèbre, de la Stasi (un agent pour 70 habitants de la RDA, selon la vulgate), mais à Trèves, par exemple, cité d'un peu plus de 80 000 habitants en 1940, on compte un informateur pour 1 500 habitants, ce qui n'est pas rien (et on ne compte pas le personnel de la Gestapo lui-même). Le recrutement d'agents stipendiés semble s'accélérer en 1943 car vraisemblablement, avec le retournement du cours de la guerre, les dénonciations de la population allemande, dont on a vu qu'elles constituent le gros des sources de la Gestapo, se font moins fréquentes. Il semble aussi que, finalement, peu d'officiers de la Gestapo servent d'intermédiaires avec les informateurs, même si l'on connaît un cas précis à Trèves, encore une fois, qui fait exception. La Gestapo fait aussi particulièrement attention à la fiabilité de ses sources, recrutées dans des milieux interlopes (prostituées par exemple) ou sujets à problèmes dans le cadre de l'Etat nazi (Juifs cachés à Berlin), à tel point que le nombre d'informateurs arrêtés -et qui sont souveznt expédiés en prison ou en camp de concentration selon la faute commise- est très faible jusqu'en 1944, date où avec l'approche de la défaite, les sources se font moins fiables. La politique, classique, à l'égard des informateurs, est en tout cas de les laisser tomber dès qu'ils dénoncent leur couverture, ce qui arrive assez fréquemment.

La Gestapo aurait donc réussi à créer un véritable réseau réactif et actif, élément clé pour distiller la peur et la brutalité dans l'esprit de la population. Le régime nazi maintient sa domination politique grâce à ce filet de dénonciateurs non officiels et d'informateurs rétribués. La dictature nazie a ainsi réussi à forger une société de "mouches", qui se maintient dans la RDA sur une échelle encore plus importante.


L'Afrique Centrale, champ de bataille de la guerre froide ?

Checkpoint_Charlie_1961-10-27.jpgDans la série des lectures d'articles hebdomadaires (sic), je signale cette petite synthèse d'Antoine-Denis N'Dimina-Mougala dans la revue Guerres mondiales et conflits contemporains, dernier numéro.

L'auteur revient sur le concept de guerre froide, son déclenchement, l'origine du terme et surtout l'alignement sur le conflit de trois pays cités en exemple : le Congo belge, le Congo-Brazzaville et l'Angola. Pas transcendant mais rapide à lire, en tout cas.

dimanche, 14 juin 2009

Philippe CHENAUX, Pie XII. Diplomate et pasteur, Histoire.Biographie, Le Cerf, Paris, 2003, 462 p.

41Y13C49GJL._SS500_.jpgA l'heure où le personnage Pie XII suscite encore beaucoup de débats (on se rappelle la visite de Benoît XVI en Terre Sainte récemment, et la démarche visant à béatifier l'ancien pontife), voilà un ouvrage qui apporte quelques éclaircissements sur la question.

La synthèse de Philippe Chenaux est résumée dans le sous-titre : Diplomate et pasteur, qui correspondent en fait à deux facettes de l'existence d'Eugenio Pacelli, devenu Pie XII en 1939. Livre intéressant, j'ai appris beaucoup de choses : l'avantage certain de l'ouvrage est de remettre Pacelli dans son contexte et de l'envisager sur l'ensemble de sa carrière, de la naissance à la mort, et pas seulement pour son comportement durant la Seconde guerre mondiale. Inconvénient : ce moment de la vie d'Eugenio Pacelli, si controversé, fait un peu figure de parent pauvre, par contrecoup (deux chapitres, environ 80 pages). On aurait aimé en lire un peu plus sur la question. En revanche, pour ceux qui préparent les concours, des pages intéressantes sur Pie XII et l'Europe dans l'après-guerre, mais aussi avant.

Bref, un ouvrage à lire en complément d'autres pour être au point sur Pie XII.

XIII

XIII_Logo.pngUn peu en retard, un petit clin d'oeil à un jeu PC que j'ai terminé avant l'admissibilité à l'agrégation : XIII, l'adaptation de la fameuse bande dessinée de William Vance, de Jean Giraud et Jean Vanhamme, en 19 tomes, dont les deux derniers sortis fin 2007. Mais le jeu, lui, reprend uniquement la trame des 5 premiers tomes de la série.

Ce jeu, sorti, en 2003, a été le premier à utiliser des graphismes cel-shading. Avantage : il ne nécessite pas une grosse machine pour fonctionner. Le scénario est très prenant et la réalisation superbe, puisqu'elle reprend quelque peu les cases et le fonctionnement d'une bande dessinée. Les armes à disposition du joueur sont variées, en revanche il faut bien régler son clavier car les touches par défaut ne sont parfois pas très heureuses !

On regrette peut-être juste une intelligence artificielle limitée : pour ma part, j'ai terminé le jeu en trois jours (!). Cependant, quelques passages corsés demandent une bonne dose de patience (argh ! je suis encore tombé dans le vide...). Mais c'est une réalisation intéressante qui donne envie de lire les tomes de la BD (pour ma part j'ai dû lire en gros ceux dont s'inspire le jeu).

A consommer sans modération !

Articles choisis...

US_Marines_in_Garmsir_Afghanistan.jpgEn plus de cet article sur la Chine-Afrique, une petite sélection d'articles choisis :

- le dernier numéro de la revue Hérodote est consacré à l'Amérique d'Obama. Je conseille l'article de Jean-Luc Racine sur les rapports du président et de son administration à la ce que l'on a baptisé "la longue guerre" et la question afghano-pakistanaise. Cet essai fait bien le tour des principaux enjeux du problème.

- dans le dernier numéro de The Russian Review : "Our Brigade will not be sent to the front" : Soviet Women under Arms in the Great Fatherland War, 1941-1945 d'Euridice Charon Cardona et Roger D. Mardwick. On connaît les soldates soviétiques snipers, les infirmières, les conductrices de chars, les servantes de batteries anti-aériennes, les pilotes de chasse ou de bombardement nocturne, on sait moins qu'en 1942 l'Armée Rouge a envisagé de recruter 50 brigades d'infanterie composées de femmes. La seule unité du genre à avoir finalement vu le jour, la 1ère brigade de fusiliers indépendante de volontaires féminins, a connu un destin tragique parce que, de fait, elle n'a jamais été déployée sur le front. Très intéressant.

LyudmilaPavlichenko1.jpg- enfin, dans le dernier numéro de la revue Vingtième Siècle. Revue d'histoire, on lira avec attention l'article de Christian Ingrao, directeur de l'Institut d'Histoire du Temps Présent qui a notamment écrit un ouvrage plébiscité sur la division Waffen-SS Dirlewanger, et de Jean Solchany à propos de la médiatisation dévoyée de la "Shoah par balles", très à la mode ces derniers temps, autour de la figure du fameux père Desbois et de ses fouilles sur les charniers nazis en Ukraine. Quand la mémoire (et encore, incomplète...) prend le pas sur l'histoire, on aboutit parfois à une dérive sensationnaliste. On a notamment l'impression que rien n'existait avant le père Desbois sur la Shoah par balles, ce qui est faux. C'est d'autant plus dérangeant que le père Desbois se revendique d'une certaine légitimité scientifique... par ailleurs l'enquête de Desbois pèche par certains côtés, notamment sur l'implication d'auxiliaires ukrainiens dans les massacres : le déni de mémoire des survivants interrogés par le catholique est flagrant. Il n'y a pas de mise en contexte ou presque et l'analyse du phénomène nazi lui-même cède le pas devant l'émotionnel, le recours au pathos. Cas exemplaire : l'émission de France 3 "Shoah par balles : l'histoire oubliee", qui montre l'échec de la vulgarisation sur le sujet (pas d'historiens sur le plateau, éloge dithyrambique du père Desbois, parti pris très victimaire finalement, reflétant les distorsions médiatiques sur l'événement historique).

La vengeance posthume de Zheng He : à propos des poncifs sur la Chine-Afrique

Zheng_He%27s_ship_compared_to_Columbus%27s.JPG.jpgNon, je ne suis pas mort (lol), mais la préparation à l'agrégation est très prenante, d'autant plus quand on se donne les moyens de ses ambitions (on ne va pas à l'oral pour rien quand même...). J'enchaîne les entraînements à une cadence qui va crescendo...

Ceci dit, j'arrive à lire encore un peu sur l'Afrique, ces jours-ci. Le dernier numéro de l'année 2008 de la revue Afrique contemporaine est ainsi consacré aux trajectoires de la Chine-Afrique. Il faut lire l'article d'Antoine Kernen et Benoît Vulliet consacré aux petits commerçants et entrepreneurs chinois au Mali et au Sénégal. Il dissocie la politique de l'Etat chinois en Afrique de celle des entreprises chinoises pour mieux cerner la pluralité des stratégies.

- dans les deux pays étudiés, les communautés chinoises sont très restreintes ; les migrations, surtout au Mali avec lequel la Chine entretient de bonnes relations depuis les années 60, sont liées à l'existence de programmes de coopération ; les migrants gardent d'ailleurs beaucoup de liens avec leur région d'origine. Sur place, ils peuvent être concurrencés par d'autres étrangers, Libanais notamment. Certains migrants sont plutôt des "aventuriers" économiques, mais la plupart choisit l'Afrique faute de mieux (l'éducation des enfants montrent une volonté de les établir en Europe par exemple).

- les stratégies d'implantation sont différentes : au Mali, à Bamako, les Chinois ont des activités variées et dominent dans l'hôtellerie-restauration ; ils sont très présents dans la construction et dans le domaine médical. Mais leur visibilité est assez faible. A Dakar au contraire, les Chinois sont regroupés ce qui leur donne une bien plus grande visibilité. Mais ils oeuvrent dans des secteurs marginaux de la vie économique (vêtements, esthétique, etc) tout en étant soumis à une forte concurrence.

- les migrants font fréquemment des voyages en Chine pour s'approvisionner et garder le contact avec leurs familles. Alors qu'au Mali, les Chinois forment des Maliens pour servir de traducteurs avec la population, c'est l'inverse au Sénégal : les autochtones dominent ce qui provoque souvent des malentendus entre Chinois et Sénégalais qui ne se comprennent pas ou mal.

- l'arrivée des Chinois a surtout un effet sur le coût des produits. Mais au Sénégal, les Chinois doivent affronter l'hostilité de l'association des commerçants locaux, l'UNACOIS. Celle-ci est outrée de la rupture du monopole existant en faveur des commerçants sénégalais. Pourtant l'implantation chinoise n'a pas de conséquence sur l'emploi : simplement, elle pose le problème du développement du pays et de la volonté politique que celui-ci implique. Ceci étant, les commerçants du cru sont parfaitement capables de s'adapter à cette nouvelle concurrence : à Dakar d'ailleurs, ce sont les Libanais bien plus que les Chinois qui dominent la scène.

- les ambassades chinoises se désintéressent assez de l'activité des petites entreprises, même si l'Etat chinois a lourdement investi dans le secteur industriel du Mali, par exemple. Il n'y a pas d'association des ressortissants chinois au Sénégal, celle du Mali date de 2005 et cherche surtout à faciliter l'intégration. L'ambassade intervient plus pour les recouvrements de créances et la gestion du personnel : le secteur de la restauration est frappé par une corruption criante.

- au final, un phénomène limité dans les deux pays, mais d'importance économique inégale. A Bamako, les Chinois tiennent le haut du pavé ; à Dakar ils occupent une place marginale, alors que la capitale sénégalaise constitue plus un sous-pôle économique régional. Mais les Chinois se sont heurtés à l'UNACOIS et à la concurrence très forte des Libanais. Si l'Etat chinois a été le déclencheur de l'aventure africaine, ce sont bien les petites entreprises qui accélèrent la pénétration.

dimanche, 07 juin 2009

Tadhg O HANNRACHAIN, "Guerres de religion ou guerres ethniques ? Les conflits religieux en Irlande, 1500-1650", La Revue Historique n°649, 2009, p.65-97.

Dans mes résumés d'articles pertinents pour les programmes des concours, il me restait à parler de l'histoire moderne et de son sujet : Les affrontements religieux en Europe, début du XVIème siècle-milieu du XVIIème siècle, tombé d'ailleurs à la surprise générale à l'écrit du CAPES d'histoire-géographie, puis en sujet de dissertation dans la deuxième épreuve de l'agrégation d'histoire. Voici le résumé d'un article traitant des conflits religieux en Irlande sur toute la période.

 

En Irlande, les années 1500-1650 voient l'établissement de confessions rivales profondément ancrées dans les populations, particulièrement en Ulster où l'immigration protestante a été la plus massive. Parallèlement se développent une identité catholique à base ethnique, un courant presbytérien d'origine écossaise et une population anglicane dominante majoritairement anglaise. En dehors de l'Ulster pourtant, ces trois tendances cohabitent rarement, ce qui signifie que la coexistence est la règle, jusqu'aux affrontements de la mi-XVIIème siècle qui durcissent la polarisation religieuse. Ce problème est notamment le résultat de l'accroissement du pouvoir de l'Etat anglais dans l'île entre 1530 et 1603, date de la mort d'Elizabeth Ière. Au début du XVIème siècle, la présence anglaise est des plus réduites et se limite au fameux Pale, la zone contigüe à Dublin ; elle est relayée par des familles anglo-normandes comme les Fitzgerald, comtes de Kildare, ou les Butler d'Ormond. La conscience de différences ethniques (Gaëliques contre Anglais) ne débouche pas sur des affrontements violentes, plus dus à des buts géopolitiques et de prédation.

L'Eglise irlandaise se caractérise par le rôle central des monastères, son implantation rurale, sa pauvreté et la participation des clercs aux violences ; elle est atypique dans la chrétienté occidentale. L'Eglise s'est adaptée en fait aux réalités locales. Le clergé irlandais est pourtant loué pour sa conduite. Les ordres mendiants, en particulier les réformés de l'Observance, dominent l'ensemble : ils exercent un monopole sur les études de théologie. Sur les 32 évêchés, 10 sont contrôlés par les Anglais, et les évêques ont à la fois des responsabilités spirituelles et séculières. Ces mécanismes originaux permettent de surmonter la division ethnique, malgré le contrôle du pouvoir royal, représenté par un cardinal protecteur à Rome dès 1492. La souplesse de l'encadrement ecclésiastique atténue les tensions, comme cela a été étudié dans le diocèse d'Armagh. Pourtant le succès n'est pas toujours aux rendez-vous : le chapitre général des Cisterciens réuni en 1496 jette l'éponge sur une réforme en raison d'attaques contre les Anglais ; les Anglo-Irlandais s'accrochent aux pratiques canoniales du catholicisme. La peur d'une contamination gaëlique de la communauté coloniale, combinée à une aliénation politique et économique, entraîne une réaction conservatrice face à la Réforme.

Les premiers bouleversements religieux n'ont ainsi pas beaucoup d'impact en Irlande, île qui n'a pas connu le lollardisme, où l'anticléricalisme est très faible, et surtout où l'on ne trouve pas d'université. Les grands lignages échangent en revanche facilement une soumission politique contre certains avantages. La culture gaëlique n'est pourtant pas hostile au protestantisme, puisqu'en Ecosse, un calvinisme rural trouve vite ses marques. En Irlande cependant, le XVIème siècle est caractérisé par un attachement croissant au catholicisme à la fois de la population gaëlique, mais aussi des coloniaux de la période pré-élisabethaine. Le changement religieux s'est en effet trop articulé avec le renforcement du pouvoir de l'Etat anglais, très mal vu en Irlande. Henri VII et Henri VIII tentent de remettre en cause la délégation trop commode des responsabilités à l'aristocratie coloniale, ce qui provoque la révolte des Fitzgerald en 1534. Les révoltés utilisent l'argument de la rupture du roi avec Rome pour renforcer leur cause. A partir de ce moment-là et jusqu'au années 1640, ce sont des administrateurs venus d'Angleterre qui prennent en charge les affaires irlandaises. Le Kingship Act de 1541 tente de soumettre à la fiscalité royale la population gaëlique, en plus des colons, ce qui renforce le mécontentement. Les gouverneurs anglais aboutissent à un échec politique, la couronne ne consacrant pas beaucoup de fonds à l'Irlande ; la création de Trinity College, en 1590, intervient trop tard. Seul le bas-clergé irlandais s'est opposé à la rupture avec Rome en 1536-1537, et l'évêque réformateur de Dublin George Browne a bien du mal à prêcher la nouvelle doctrine dans son diocèse. Ce n'est qu'à la mort d'Henri VIII en 1547 que se manifestent des oppositions à la réforme edwardienne : contre le mariage des clercs, la négation de de la transsubstantiation et surtout demeure un fort attachement à la forme traditionnelle de la messe. Les évêques anglais essayent d'insister sur leur rôle de prédication, mais certains sont frappés dans leur intégrité physique, comme l'archevêque d'Armagh Hugh Goodacre, sans doute empoisonné par l'un de ses prêtres en 1553. La restauration catholique sous Marie est évidemment particulièrement bien vue en Irlande. Avec l'établissement de l'Eglise anglicane sous le règne d'Elizabeth, le calme revient, mais la situation financière de l'Irlande est dramatique. L'Eglise d'Etat n'a pas la possibilité de diffuser son message, faute de moyens et de dispositif scolaire approprié. La législation anti-catholique ne s'applique pas, d'ailleurs, avant Cromwell.

La communauté coloniale anglaise est pressurée par les exigences financières de plus en plus lourdes de la Couronne, qui bouleversent les structures économiques, provoquant la ruine de cités comme Athboy ou Kells. Les administrateurs anglais venus de l'extérieur accaparent les fonctions au détriment des locaux, tandis que les marchands investissent dans les secteurs dynamiques, meunerie et brasserie. Une ville comme Drogheda, considérée par le gouvernement comme plus sûre car base de colons anglais, est favorisée au détriment de Carrickfergus. Dans les années 1570, on voit en réaction à tous ces phénomènes l'apparition d'un patriotisme religieux, d'autant plus que les officiers anglais se comportent parfois comme en pays conquis. La révolte de James Eustace, vicomte Baltinglas en 1580, est un signe avant-coureur, mêlant des considérations à la fois religieuses, politiques et économiques. Réprimée militairement, cette révolte dans le Pale est prolongée par l'action de William Nugent, chef d'une partie de l'ouest du même Pale. En 1584, en vertu de la loi martiale, l'archevêque de Cashel nommé par le pape, Dermot O'Hurley, est torturé et exécuté, devenant le premier martyr de l'Irlande moderne. Ainsi les coloniaux se détournent de plus en plus du pouvoir royal, et les fils de bonne famille vont s'éduquer dans les collèges ouverts sur le continent, 18 en 1650, qui forment une élite cléricale qualifiée. Le pouvoir anglais doit affronter dans les années 1590 une coalition des seigneurs de l'Ulster, soutenus de manière intermittente par l'Espagne. Si la loyauté toujours proclamée des Old English coloniaux permet la victoire anglaise, il est désormais clair que ceux-ci se tournent vers Rome en matière religieuse.

Depuis la proclamation du royaume d'Irlande en 1541, l'Etat anglais a en fait raté l'assimilation pacifique, provoquant de plus en plus de conflits. Les révoltés ont de plus en plus recours à l'argument religieux, ne serait-ce que pour bénéficier de soutiens extérieurs. La répression anglaise, employant beaucoup plus de troupes, pratiquant la politique de la terre brûlée, visant aussi bien les combattants que les civils, et n'hésitant pas à recourir à la loi martiale, durcit les antagonismes. La révolte dans le Munster de James FitzMaurice FitzGerald, des Desmond, en 1569, s'explique ainsi par l'intrusion jugée trop importante de l'Etat anglais, considéré en plus comme hérétique. Exilé, l'aristocrate revient en 1572 avec un légat du pape, Nicholas Sanders, pour mener la rébellion. Les représailles anglaises sur le Munster sont terribles : peut-être un tiers de la population disparaît dans les affrontements. A la fin du siècle, la grande rébellion de O'Neill et O'Donnell seule dépasse la précédente par l'ampleur de la répression, alors que le fait religieux a été abondamment employé pour justifier le soulèvement. Du côté anglais, le système de l'administration indirecte favorise des comportements cyniques visant à l'enrichissement personnel, économique ou social, tout en supportant une appréhension militaire du problème irlandais. L'évangélisation est un échec total, notamment faute d'utiliser le gaëlique : Trinity College ne peut rivaliser avec Saint-Anthony de Louvain fondé en 1607, pépinière de la Contre-Réforme. Les Irlandais, face à la supériorité politique, militaire et technologique de l'Angleterre élizabethaine, se réfugient dans un catholicisme post-tridentin, alimenté par une historiographie des exilés, tel l'ouvrage de Philip O'Sullivan Beare en 1621. Les élites nationales, au cours du XVIème siècle, ont ainsi mis en avant le facteur religieux. A l'inverse, en Angleterre, le sentiment que les Irlandais sont des barbares qui finiront bien un jour ou l'autre par se convertir sort renforcé de l'expérience du XVIème siècle.

L'arrivée de Jacques Ier sur le trône en 1603 est d'abord perçu comme le signe d'un droit à la tolérance religieuse. Les réclamations des catholiques entraînent des troubles, et le lord gouverneur, Sir Arthur Chichester, se voit en 1604 chargé d'un plan de construction de forteresses pour verrouiller le Munster. Chichester, personnellement concerné par les affrontements du XVIème siècle, met en oeuvre une politique de conversion, liant religion et loyauté à la couronne. Sa cible est constituée par les Old English, mais la Couronne, de peur d'une rébellion, arrête les frais en 1607. On favorise alors un renouveau de l'émigration écossaise et anglaise, en particulier dans le Munster. On trouve dans cette vague des catholiques anglais, mais surtout pour la première fois, une importante communauté protestante irlandaise prend souche. Elle monopolise d'ailleurs les secteurs économiques dynamiques et supplante les vieilles familles coloniales. Une véritable église protestante s'installe aussi, formée en Angleterre, et dont l'action prosélyte est limitée. La politique de Chichester n'est pas abandonnée : le lord député Oliver St John, le chancelier et archevêque de Dublin Adam Loftus, l'évêque de Meath Thomas Jones emploient les mêmes procédés. Cette politique provoque un sentiment de malaise et d'injustice, à défaut de résultats proprement religieux. Les 30 premières années du XVIIème siècle voit ainsi un renforcement des frontières confessionnelles. Si la majorité des Irlandais, catholiques, reste fidèle à la monarchie Stuart, une église parallèle se met en place, établie par Rome entre 1618 et 1630. Du fait de la pauvreté des structures, ces ecclésiastiques de l'ombre menant une vie quasi-apostolique gagnent l'estime de la population. Des publications en gaëlique de catéchisme élémentaire, d'oeuvres inspirées de la théologie tridentine du continent, ou des traductions de grands ouvrages catholiques se multiplient en Irlande, sous la plume du prêtre Geoffrey Keating par exemple. Les textes confortent les Irlandais dans leur foi et attaquent le protestantisme ; cela n'empêche pas des controverses, entre les jésuites Henry Fitzsimon et William Malone opposés respectivement à John Rider et James Ussher dans les années 1620. On se bat surtout pour récupérer l'histoire de l'Eglise irlandaise antérieure à la Réforme au service de l'une ou l'autre cause.

Dans ce contexte de tensions, les femmes et les jeunes sont très impliqués dans le harcèlement des autorités. Les problèmes de dettes et d'hypothèques frappent surtout l'élite gaëlique, particulièrement après la nomination de Thomas Wentworth comme gouverneur en 1632. Le but de ce dernier est de donner à l'Eglise officielle les moyens d'une politique de conversion. En 1641, avec la chute du gouvernement Stuart, l'émergence des Covenanters écossais et du Long Parliament, la rébellion éclate en Irlande, sur un fond économique et social tendu, mais propulsé par le religieux : attaque et meurtres des protestants, destruction des bibles et livres liturgiques, refus de sépulture, etc. Du fait de la guerre civile, la rébellion n'est pas réprimée tout de suite, et les catholiques installent un véritable Etat, où en 1646 les protestants n'ont plus le droit de célébrer leur culte, sous l'influence du nonce italien GianBattista Rinuccini. Mais des différents se font jour dans le camp catholique : face à un parti du compromis avec le roi en échange de garanties se dresse un parti clérical radical, débouchant sur une guerre civile en 1648 où le second est écrasé. Les négociations avec le Lord lieutenant de Charles Ier, le marquis d'Ormond, ont lieu en 1649.

Mais le Parlement, victorieux dans la guerre civile dès 1648, s'attèle à la reconquête de l'Irlande entre 1649 et 1653. Les parlementaires sont enflammés par des discours éminemment anti-catholiques : ils sont traumatisés par les massacres de 1641, qu'ils montent à 150 000 morts, alors que les protestants étaient moins de 100 000 à  ce moment-là. Old English et gaëliques sont d'ailleurs confondus dans ce discours qui conduit au massacre quasi-systématique des prisonniers. Est-on en présence d'une guerre de religion ? Pour les Anglais, en fait, leur comportement se justifie par la question de la loyauté politique : les Irlandais sont vus comme d'invétérés rebelles, traîtres à leur royaume puisqu'ils ont pactisé avec l'étranger. A l'horreur de la superstition papiste se mêlent des considérations ethniques : la prétendue "barbarie" irlandaise. La campagne d'Irlande est présentée ainsi comme une oeuvre de civilisation en même temps qu'une mission de salut accomplie par les saints de l'armée de Cromwell. La période est donc celle de la plus féroce persécution contre les catholiques : le ton est donné avec le massacre de la garnison et de la population de Drogheda ; trois évêques sont exécutés ; après 1651, c'est l'exil pour les clercs. Les conséquences indirectes de la campagne (famine, épidémie, destructions, guérilla) aboutissent à la mort de 20 % de la population ; on comprend que l'événement soit resté gravé dans la mémoire irlandaise.

Cette violence polarise les différentes communautés d'Irlande sur le plan religieux. C'est le décalque des conflits culturels et ethniques préexistants qui fait la particularité du cas irlandais au sein des royaumes britanniques. Le conflit est ainsi plus "ethnico-religieux", reprenant des antagonismes qui préexistaient à la naissance de la Réforme. Les spécialistes rapprochent ainsi l'Irlande de l'Ukraine : la convergence des identités ethniques et religieuses (Polonais catholiques, Russes orthodoxes dans un cas, Irlandais catholiques, Anglais protestants dans l'autre) résulte d'une exacerbation des tensions. Pour les protestants irlandais, le massacre de 1641 équivaut à la Saint-Barthélémy française et donne naissance à un complexe de peur et de défiance par rapport aux catholiques irlandais. Pour les Irlandais catholiques, la campagne de Cromwell est inscrite dans le panthéon historiographique mythique des souffrances endurées par les catholiques, amplifié après les guerres contre Guillaume à la fin du XVIIème siècle.

vendredi, 05 juin 2009

Jacques SAPIR, La Mandchourie oubliée. Grandeur et démesure de l'art de la guerre soviétique, L'Art de la guerre, Paris, Editions du Rocher, 1996, 294 p.

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Je viens de terminer la lecture de ce livre, motivée par une autre lecture, celle d'un article sur l'offensive soviétique en Mandchourie durant le mois d'août 1945 dans le premier numéro de Champs de bataille Seconde guerre mondiale, et aussi parce qu'on me l'avait vivement conseillé à plusieurs reprises.

Quelques réflexions tirées de cet ouvrage intéressant :

- Sapir insiste beaucoup sur l'importance des anciens cadres de l'armée tsariste dans la formation de la doctrine militaire soviétique et de certaines de ses innovations les plus originales. L'affirmation de la doctrine militaire est d'ailleurs un moyen pour les officiers de l'armée de s'assumer au sein de la société soviétique.

- dans la doctrine militaire soviétique, issue elle-même d'une révolution des affaires militaires (au sens de confrontation avec la seconde révolution industrielle et ses composantes), un élément sans équivalent à l'ouest s'intercale entre la stratégie et la tactique : le niveau opérationnel.

- cet art opérationnel repose sur les concepts d'annihilation et d'attrition, développés par Svetchine, Varfolomeev, Triandafillov et Toukhatchevski. Alors que certains exposent la rupture en profondeur du dispositif adverse, il est surprenant de voir la précocité des réflexions soviétiques, autour de l'emploi des forces mécanisées, de la suprématie aérienne ou des troupes aéroportées -une guerre aéroterrestre avant la lettre, en somme.

- si les concepts en plein essor ont été brisés par les purges de 1937-1938, il faut souligner que les théories des officiers soviétiques étaient rarement en adéquation avec les possibilités économiques de l'URSS. En voulant combler ce retard par une industrialisation forcenée, le régime soviétique a privilégié le nombre sur la qualité tout en se trouvant confronté au problème du manque de cadres efficients pour mener à bien ces réflexions sur le terrain. Le manque d'un corps de sous-officiers expérimentés, en particulier, est dramatique. Même si les engagements indirects de l'URSS (Espagne, Chine) ou directs ensuite (Finlande, Khalkin-Gol) ont provoqué une réaction conservatrice de l'institution, certains officiers poursuivent dans la voie initiale, comme Joukov, chef d'état-major en février 1941. L'invasion de l'URSS intervient au pire moment, alors que l'Armée Rouge est en pleine réorganisation.

- la guerre confirme la validité des théories soviétiques des années 20 et 30 tout en mettant en sourdine l'instrumentalisation du militaire par le politique stalinien. La pertinence de la stratégie soviétique se forge dans le sang des défaites puis des victoires de la Grande Guerre Patriotique. Inversement, les Allemands, experts dans l'art tactique, pèchent par défaut de stratégie.

- l'Armée Rouge ne peut mettre en oeuvre que des versions simplifiées de ses théories en 1941 et 1942, en attendant de bénéficier de la victoire de la production de guerre délocalisée à l'est, de moyens supérieurs en commandement et en logistique. D'où les énormes pertes de ces deux années, les victoires étant dues à un effet de masse et d'attrition très coûteux. A l'inverse, avec la création des armées blindées, le renforcement de la puissance de feu et l'expérience des officiers, les années 1943-1945 voient la montée en puissance des Soviétiques, malgré certains déséquilibres, dont l'exemple le plus spectaculaire est sans doute l'opération Bagration. L'économie de guerre a fait preuve d'une grande flexibilité en s'adaptant à l'art de la guerre pratiqué par l'Armée Rouge, les manques étant palliés notamment par le Prêt-Bail anglo-saxon. Les Soviétiques ont donc grandement progressé dans la tactique et l'art opérationnel, compensant ainsi le décalage technologique face aux Allemands à partir de 1943.

- du point de vue géographique, la Mandchourie se présente comme un vaste espace compartimenté (en quatre grands ensembles) dont des limites hostiles (montagnes du Grand Khingan, bois, collines, marécages) encadrent un centre pratiquable. La contrainte logistique pèse beaucoup sur la partie soviétique.

- la Mandchourie est le lieu de rencontre entre les impérialismes russe et japonais dès la fin du XIXème siècle, mais elle ne revêt pas la même importance pour chacun. Théâtre relativement secondaire pour l'URSS, elle est au contraire fondamentale pour le Japon, notamment après le coup de force de l'armée du Kwantung, acteur incontournable, en 1931, et la création du Mandchoukouo. La question est alors, avec la guerre en Chine à partir de 1937, de savoir s'il faut maintenir l'effort au sud ou revenir à l'axe traditionnel contre la Russie : décision difficile à prendre pour les Japonais. La leçon de la guerre de 1904-1905 pour les Soviétiques est qu'une confrontation nécessite des moyens importants, accrus par la supériorité maritime japonaise (imposant des contraintes logistiques plus fortes sur le rail).

- le précédent de 1904-1905 est intéressant à étudier en prélude aux deux autres campagnes : la victoire japonaise serait surtout due aux défaillances russes, notamment dans l'utilisation des troupes et la logistique. A l'inverse les Japonais jouent gros et leurs qualités tactiques et opérationnelles sont parfois entamées par une confiance sans faille dans la qualité de la troupe et du commandement, menant à des assauts frontaux sans finesse très coûteux. La stratégie japonaise était donc très risquée car un échec grave aurait pu compromettre la campagne. Les Russes tirent d'ailleurs plus de leçons de leur défaite que les Japonais de leur succès : l'art opérationnel vient de là. La guerre a surtout mis en évidence la mortalité des armes modernes et les contraintes logistiques qui y sont liées. La réflexion russe issue de cette défaite, entravée par Nicolas II, explique d'ailleurs le ralliement d'une bonne partie des élites militaires aux bolcheviks en 1917.

- l'affrontement du Khalkin-Gol/Nomohan en 1939 voit la première application de la concentration des forces mécanisées issue de la pensée soviétique. La guerre prend place dans une zone contestée de l'ouest de la Mandchourie, entre l'Armée du Kwantung et l'URSS. Pour les deux camps, le but est de réaffirmer une présence sur le plan régional. Un précédent a eu lieu en juillet 1938 avec l'incident du lac Khasan : si les Japonais ont confirmé leurs vertus au niveau de la troupe et de l'offensive, les Soviétiques les ont surpris par la combinaison des armes. Les Japonais, qui avaient assimilé les leçons de la Première guerre mondiale, sont conscients de ne pas pouvoir développer chars et artillerie en nombre suffisant : ils modifient alors leur art opérationnel en privilégiant une guerre courte basée sur la violence de l'offensive menée par une infanterie surentraînée au contact et bénéficiant d'une puissance de feu importante, privilégiant le mouvement et le combat nocturne.

- la défaite japonaise à Khalkin-Gol a pour effet de stabiliser ce front qui ne s'ouvrira pas avant 1945 alors que l'URSS est attaquée par les nazis en juin 1941. Elle a aussi réorientée les Japonais vers le sud. Joukov, qui a dirigé les troupes soviétiques, a montré la supériorité de la réflexion stratégique de l'URSS : manoeuvres d'enveloppement après une fixation, utilisation de réserves et de concentrations blindées et motorisées, préservation du secret (maskirovka). Au niveau tactique, les déficiences soviétiques sont rapidement corrigées au vu de l'expérience des premiers affrontements (combinaison interarmes, allant de l'infanterie, combats aériens sur le plan vertical et non plus en dogfights tournoyants). Les Japonais, à l'inverse, ont commis une grave erreur stratégique en sous-estimant l'ampleur des forces russes et en ne se donnant pas les moyens de leurs ambitions. Le manque de blindés et de moyens antichars a été patent. La rigidité des troupes japonaises est particulièrement criante. Les pertes sont d'ailleurs dues essentiellement à l'artillerie soviétique qui a broyé les fantassins japonais. Alors que Joukov représente le modèle type du soldat professionnel stalinien, les dirigeants de l'armée du Kwantung, eux, se sont arc-boutés sur des conceptions figées. Si l'Armée Rouge manque toujours de cadres moyens, c'est bien le commandement supérieur qui a fait la différence.

- la campagne d'août 1945 est devenue un modèle de référence dans l'art de la guerre soviétique de la guerre froide. Elle oppose des forces soviétiques au summum de leur efficacité à une armée du Kwantung qui n'est plus que l'ombre d'elle-même. L'Armée Rouge met en oeuvre un plan d'attaque proportionné aux forces disponibles et à ses objectifs. Elle réussit à leurrer les Japonais sur la date de l'attaque et les moyens engagés. L'armée du Kwantung, considérable avec plus d'un million d'hommes, est handicapée par un matériel obsolète et des recrues hâtivement formées. Elle compte donc sur une série de points de résistance pour retarder l'avance soviétique et former un réduit défensif au nord de la Corée. Les Soviétiques, quant à eux, mettent en oeuvre trois fronts pour la campagne prévue. Chacun a une mission spécifique qui aboutit à une redéfinition des forces engagées : le front de Transbaïkalie, qui doit percer au nord-ouest à travers le Grand Khingan pour déboucher sur la plaine centrale de Mandchourie, est ainsi dotée d'importants moyens blindés (6ème armée blindée de la Garde).

- l'opération n'a pas été une promenade de santé pour les Soviétiques, qui ont laissé plus de 8 000 tués dans l'affaire (et 24 000 blessés). Les Japonais ont souffert de pertes beaucoup plus lourdes, notamment en voulant compenser leur infériorité en matériel par des tactiques désespérées (commandos suicides ceinturés d'explosifs se jetant sous les chars russes). L'URSS a atteint son objectif qui était de détruire l'armée du Kwantung rapidement ; cette réussite, en précipitant la fin d'un bastion militariste, a pu contribuer à l'accélération de la capitulation japonaise (dans quelles proportions, difficile à dire). Militairement parlant, les Soviétiques ont emporté la surprise stratégique, tout en maîtrisant complètement l'art opérationnel et en utilisant, sur le plan tactique, des détachements avancés de manière très agressive. Le commandement et le contrôle des troupes ont été bons, ce qui est un progrès par rapport à certaines expériences de la confrontation aux Allemands. Enfin, les problèmes logistiques ont été résolus avec succès. La campagne de Mandchourie est donc l'application talentueuse du concept d'opération en profondeur : la théorie a été rejointe par l'excellence du commandement et la combativité des troupes. Equilibre entre les moyens et les hommes, entre les moyens et le plan, atteint ici par l'Armée Rouge.

jeudi, 04 juin 2009

Prison Break

Spectaculaire évasion au Nigéria : 150 détenus se sont enfuis de la prison de haute sécurité d'Enugu à minuit, au prix d'un mort (tombé sur la tête en chutant du mur d'enceinte), tout en blessant les gardiens. C'est le premier acte de ce genre depuis l'ouverture de la prison en 1924. 3  femmes de la section des détenus féminins (33 individus), ou des femmes gardiens (difficile d'être clair, les versions sont contradictoires) auraient été violées par les assaillants, dont la plupart étaient en cellule en attente de leur procès. Les cerveaux de l'opération ont entamé les toits de leurs cellules dans le quartier des détenus en attente de jugement, pour bondir en groupes et escalader les murs avant de disparaître dans la ville. Quelques officiels de la prison ont tenté de s'interposer pour se voir attaquer avec tout objet contondant présent entre les mains des évadés. 5 gardiens ont été blessés et la direction de la prison a alors fait appel à la police et à l'armée qui ont mené des patrouilles en ville, reprenant certains des évadés. 130 auraient été capturés selon les autorités, mais seulement 20 selon d'autres sources. Les policiers auraient volontairement tiré dans les deux jambes des prisonniers pour les empêcher de fuir, l'un d'entre eux mourrant d'hémorragie des suites de ses blessures. Sur les 987 détenus de la prison, pas moins de 724 étaient en attente de jugement, 77 sont des condamnés à mort et le reste est incarcéré pour un nombre plus ou moins variable d'années. Les évadés du jour se recruteraient dans la première catégorie uniquement. L'évasion serait due au délai trop long du jugement pour ces prisonniers (incarcérés depuis deux ans pour certains), dont tous les effets personnels ont été détruits après leur reprise.

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