jeudi, 27 août 2009

L'enseignement, enfin...

Et voilà, j'ai su tout à l'heure le lieu de mon affectation de stagiaire (merci au syndicat SNES-SUP qui nous donne deux jours de plus pour se préparer...), mes niveaux de classe et même, ô miracle, mon emploi du temps.

Voici le temps de découvrir, enfin, l'enseignement, et de se jeter corps perdu dans cette grande aventure, bien loin sans doute des discours théoriques et autres réflexions estudiantines formulés par moi et mes collègues ces dernières années...

L'activité du blog s'en voit interrompue pour l'instant, jusqu'à une date indéterminée... bonne continuation à tous mes collègues blogueurs, que j'ai rencontrés ici ou là depuis deux ans !

mardi, 25 août 2009

Chiens de guerre

21congoMap.jpgA lire cet intéressant article du New York Times sur le recrutement par les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR, les anciens génocidaires hutus de 1994), basées dans l'est de la République Démocratique du Congo, des ex-combattants non revenus à la vie civile du Burundi.

Le vivier est particulièrement important puisque 10 000 anciens miliciens au moins sont concernés par le programme de démobilisation du Burundi consécutif à la fin de la guerre civile. Certains de ces anciens combattants, désoeuvrés, se sont d'ailleurs reconvertis au service des partis politiques du pays et plusieurs sont morts au cours d'affrontements armés. Si la RDC et le Rwanda ont procédé à un spectaculaire rapprochement au début de l'année après 15 ans de conflit direct ou indirect, menant ensemble une opération conjointe pour nettoyer la RDC des FDLR, il n'en demeure pas moins que de nombreux officiers des Forces armées de la RDC ferment les yeux sur les agissements des Hutus des FDLR -dont un grand nombre sont recrutés dans les pays voisins.

Ce n'est pas la première fois que des Burundais interviennent dans les conflits déchirant la RDC : fin 2008, le général Laurent Nkunda disposait de miliciens du Burundi lors de son offensive au Kivu. Auparavant, ceux-ci avaient été recrutés par les milices traditionnelles Maï-Maï qui attaquent tous ceux qu'elles considèrent comme des étrangers dans la région du Kivu.

Des recruteurs pour les FDLR opèrent donc en toute impunité ou presque sur la frontière entre la RDC et le Burundi, proposant des offres alléchantes (jusqu'à 500 dollars, soit bien plus que les primes de démobilisation offertes par l'Etat burundais) et des dizaines de combattants transitent par cette voie. Des Burundais auraient lancé l'assaut sur une prison en avril qui a abouti à l'évasion de plus de 220 rebelles.

lundi, 24 août 2009

Champs de bataille thématique n°10 : La guerre de course en 1914

thema10-couv-010.jpgA signaler le dernier numéro thématique de la revue Champs de bataille, consacré à la guerre de course mené par les corsaires allemands au début de la Première guerre mondiale, dans l'Atlantique. Un autre numéro traitera des opérations dans le Pacifique. Ce numéro comprend également un article sur les opérations terrestres menées en Afrique orientale allemande.

Abondamment pourvu en cartes et en iconographie, le magazine comporte aussi plusieurs profils de navires réalisés par Vincent Bourguignon, ainsi qu'une bibliographie récapitulative en annexe.

mardi, 18 août 2009

Deux nouveaux blogs dans la liste

Je rajoute à ma liste et signale ici deux nouveaux blogs visités par l'intermédiaire de Mon Blog Défense :

- Un Oeil sur l'Iran, qui se présente comme une veille stratégique sur ce pays à partir de la presse française.

- Mara Jade Skywalker, le blog de Jacqueline Adélaïde Devereaux, une Américaine expatriée en Belgique et qui publie divers articles sur l'actualité militaire ou autre.

samedi, 15 août 2009

Quand le Cambodge voit rouge. Réflexions sur un massacre

 

H_4_ill_639759_cambodia-phnom_penh-1979-61.jpgLe génocide perpétré par les Khmers Rouges de Pol Pot au Cambodge, notamment pendant la brève période où ceux-ci ont été effectivement au pouvoir entre la chute de Saïgon et Phnom Penh en avril 1975 et l'invasion viêtnamienne du début 1979, n'a pas fini de déchaîner les passions. Les médias occidentaux1, notamment la presse2, suivent de près depuis bien des mois déjà le procès des dirigeants khmers rouges, dont les auditions devant un tribunal spécial créé à cet effet ont commencé en février 2008. Pourtant, l'on trouve encore ici ou là sur le net, à propos de la question, des opinions caduques : notamment celle « d'autogénocide », appliquée à tort et à travers au génocide khmer, à partir des propos de Primo Levi -qui était d'ailleurs revenu sur ses propres déclarations à ce sujet. C'est d'autant plus surprenant que, du côté français, de nombreux chercheurs se sont penchés sur le génocide cambodgien, fournissant des analyses parfois discutables mais qui à l'occasion, sont originales et très instructives (cf bibliographie). En tant qu'étudiant en histoire, je me propose ici de revenir sur trois points précis se rapportant à la question, pour démonter quelques certitudes chez certains -et engager la discussion avec d'autres.

 

1) Le premier problème autour de ce procès repose évidemment dans l'accusation de génocide porté à l'encontre des chefs khmers rouges survivants. Le terme de génocide, défini par l'ONU en 1948, après la Seconde guerre mondiale, est d'un emploi des plus problématiques pour l'historien ou le chercheur en sciences sociales, comme l'a souligné Jacques Sémelin3 dans un article phare. Cette définition débouche sur plusieurs enjeux qui la détournent de son but premier : enjeux de mémoire lorsqu'une communauté tente de faire reconnaître des massacres passés comme génocide (le cas le plus emblématique étant celui des Arméniens) ; enjeux d'action immédiate lorsqu'une population victime de violences utilise le terme génocide pour susciter l'émoi de la communauté internationale et provoquer une réaction ; enjeux judiciaires lorsqu'il s'agit de poursuivre devant les tribunaux les auteurs encore vivants des massacres (Pinochet ou Milosevic par exemple). Jacques Sémelin4 propose plusieurs pistes pour dégager le chercheur de l'emprise de la notion « juridique » du génocide. Pour s'émanciper de l'influence juridico-politique du terme, Sémelin avance le recours à la notion de massacre, le génocide y étant inclus, même si ce choix peut  aussi présenter des inconvénients (trop se concentrer sur l'acte lui-même aux dépens du reste, par exemple). Il pense le génocide comme un processus organisé de destruction des civils, ce qui englobe finalement tout l'ensemble. Il souligne que les massacres s'associent souvent à un contexte de guerre, qui les favorise ou les entraîne. Jacques Sémelin détermine alors deux sortes de massacres : ceux pour soumettre et ceux pour éradiquer. Le Cambodge relève de la première catégorie dans le sens où, vainqueurs d'une guerre civile, les Khmers Rouges se trouvent dans une phase de construction du pouvoir. Pour autant, ceux-ci projettent bien de remodeler complètement la société, ce qui donne un grand poids à la volonté idéologique et politique des leaders dans le massacre. Mais ces massacres de masse vont de pair avec une rééducation des Cambodgiens : le but n'est pas d'exterminer complètement ces derniers, mais de rééduquer les survivants. Cependant, Sémelin reconnaît que les deux catégories de massacre définies tout à l'heure s'interpénètrent dans le cas cambodgien : si les massacres des Khmers rouges relèvent bien d'un processus de destruction/soumission, ils s'accompagnent d'une volonté d'éradication des groupes spécifiques (les Chams musulmans notamment).

 

2) Autre point intéressant et souvent négligé dans les analyses sur le génocide cambodgien : l'importance de l'histoire du Parti Communiste local et de son installation progressive sous la tutelle viêtnamienne. Déjà, pendant la guerre d'Indochine entre la France et le Vietminh (1946-1954), la République Démocratique du Viêtnam avait commencé à étendre ses opérations au Laos et au Cambodge5, dès 1948, mais surtout après 1950 et le soutien apporté par la Chine devenue communiste. D'ailleurs, ce n'est qu'en 1953, lorsque l'armée populaire du Viêtnam lance ses régiments sur le nord Laos, que l'on peut parler de guerre d'Indochine, les opérations restant jusque là cantonnées au Viêtnam seul. Au moment de la bataille de Dien Bien Phu, dans la première moitié de l'année 1954, les Viêtnamiens sont ainsi engagés dans des opérations de diversion au Laos et au Cambodge. Pourquoi avoir investi ces deux ensembles frontaliers ? Deux raisons : d'abord établir une route entre l'Indochine du Nord et sa comparse méridionale (destinée à devenir la fameuse piste Hô Chi Minh), ce qui nécessite de contrôler à la fois l'est laotien et le nord-est du Cambodge. Cette piste doit servir à acheminer du matériel et du ravitaillement, mais également à lancer des offensives au sud à partir du nord. Ensuite, l'offensive finale de l'armée viêtnamienne en 1954 vise à disperser les forces françaises pour assurer la victoire à Dien Bien Phu ; pour autant, c'est bien la première attaque d'ensemble à l'échelle de l'Indochine, et d'aucuns ont supputé que les Viêtnamiens espéraient s'emparer de tous les territoires dans la foulée -on ne serait plus alors dans le cadre d'une simple diversion. Le Parti Communiste Indochinois avait toujours voulu étendre la révolution au Laos et au Cambodge, mais la rhétorique correspondante avait été mise en sommeil lors du déclenchement de la guerre avec la France. L'aspect indochinois de la guerre resurgit en 1948 et surtout en 1950, sous la plume du général Giap, qui définit ainsi la stratégie viêtnamienne : adossée aux provinces du nord frontalières de la Chine, qui fournit l'armement, l'armée populaire doit descendre vers le sud et submerger le Viêtnam, le Laos et le Cambodge. Giap développe ici le concept de « champ de bataille indochinois » alors que l'armée viêtnamienne entre à ce moment-là dans une troisième phase où elle va se confronter, au sein d'une guerre plus conventionnelle, aux troupes françaises.

 

Il s'agit alors d'implanter des structures politiques d'avant-garde au Laos et au Cambodge. La République démocratique du Viêtnam forme des cadres pour les envoyer sur place, mais aussi des milices laos et khmères destinées à appuyer ses propres soldats. Pour le Cambodge, une centaine de cadres politiques formés au Viêtnam sont envoyés pour préparer l'arrivée des forces de Hanoï. Le Vietminh s'appuie sur des Khmers ralliés, des Viêtnamiens de Thaïlande ou des cadres venant d'autres régions sous contrôle viêtnamien. Les Français suivent de près cette infiltration et déciment de nombreuses équipes de cadres jusqu'en 1952. A partir de 1953, la situation change avec le renforcement militaire du secteur par le Vietminh. Avec la division 325, de nombreux bataillons indépendants peuvent intervenir au Cambodge, car le but est de menacer la frontière thaïlandaise dont le régime est soutenu par les Etats-Unis. En septembre 1953, on compte ainsi 7 000 soldats viêtnamiens et 4 300 autres Laotiens et Cambodgiens prêts à intervenir. En janvier 1954, une attaque est déclenchée sur les Hauts-Plateaux : les forces viêtnamiennes descendent sur le Cambodge par le Bas-Laos. Une deuxième attaque frappe le Cambodge au moment de la bataille de Dien Bien Phu : le régiment 101 cherche à détruire le Groupe Mobile français 51. En mai 1954, après la chute du camp retranché, plusieurs bataillons réguliers s'implantent encore dans le secteur. Des conditions sont donc créées pour l'implantation d'une structure politique solide : Nguyen Can, membre du Comité des Affaires du parti pour le Nord-Est, collabore avec Tran Quy Hai, le commandant et commissaire politique de la division 325, pour installer des pouvoir locaux et les organismes révolutionnaires. Un Khmer est mis au pouvoir, « Xi Da », avec Nguyen Can comme commissaire politique. Les accords de Genève sapent pourtant l'installation d'un gouvernement révolutionnaire au Cambodge, contrairement au Laos. En août 1954, les Viêtnamiens sont obligés de faire appliquer le cessez-le-feu et de retirer leurs troupes entre le 15 et le 18, avec certains alliés khmers. Un groupe de « conseillers » viêtnamiens reste pourtant dans le nord-est du Cambodge jusqu'en 1957. La piste nord-sud et l'implantation au Cambodge seront cependant d'une grande utilité en mai 1959, lorsque le Nord-Viêtnam relancera la lutte contre le Sud et un nouvel ennemi : les Américains.

 

3) Un dernier point concerne la place du génocide dans le contexte à la fois d'une guerre civile incluse dans la guerre du Viêtnam, de la prise du pouvoir par les Khmers rouges et de leur éviction par l'invasion viêtnamienne, suivie d'une longue guérilla. Jean-Louis Margolin6 a bien insisté sur l'ampleur du génocide des Khmers rouges, qui dépasse de loin tout ce que l'on a pu rabâcher ailleurs sur les autres régimes communistes : les estimations varient entre 1,3 et 2,3 millions de morts, soit entre 17 % et 30 % de la population contemporaine des événements étudiés. Une étude statistique liée à la démographie permet quelque peu d'affiner ces chiffres : la surmortalité pendant la période des Khmers Rouges est comprise dans une fourchette entre 700 000 et 3,2 millions d'individus ; les personnes décédées de mort violente, par exécution, se situent elles entre 600 000 et 2 millions -nombres auxquels il faut rajouter les victimes de la guerre civile entre 1970 et 1975 (peut-être 300 000 ?) et les personnes mortes de la famine et des effets indirects des conflits (un chiffre très contesté de 600 000 personnes)7. Ce génocide s'inscrit dans un contexte de guerre8, puisque le Cambodge est concerné par la guerre du Viêtnam opposant le Nord aux Américains soutenant le Sud (ceux-ci larguent plus de 500 000 t de bombes sur le pays entre 1969 et 1973, mais surtout sur la partie orientale, et moins que sur le Viêtnam et le Laos ; par ailleurs les combats terrestres ont été plus limités qu'ailleurs) ; mais il connaît aussi une guerre civile avant de souffrir des affres de l'invasion étrangère - celle du Viêtnam- à partir de 1979. Le régime du Kampuchéa démocratique n'est pourtant pas uniquement un produit de la guerre. Il cherche d'abord à se dégager de l'emprise viêtnamienne, puisque comme nous l'avons vu, les premiers surgeons révolutionnaires cambodgiens sont dus au bienveillant voisin vainqueur des Français. L'organisation clandestine de Pol Pot ne compte que quelques centaines de membres dans les années 60, 4 000 en 1970, avec cette particularité que tout adhérent au parti est de facto un combattant révolutionnaire. Pol Pot doit son succès à une combinaison de facteurs : la volonté des Nord-Viêtnamiens de conserver un sanctuaire au Cambodge, le coup d'Etat militaire de 1970 qui jette dans les bras des Khmers Rouges le prince Sihanouk, et l'intervention plus prononcée des Américains sur place à ce moment-là, suivi d'un retrait tout aussi prononcé en 1973. Sihanouk a joué un subtil jeu d'équilibre, autorisant d'abord le transit des armes chinoises et l'installation de la piste Hô Chi Minh sur son territoire, avant de s'inquiéter de l'influence acquise par les Khmers rouges et de laisser son ministre et général Lon Nol renouer avec les Américains et autoriser des bombardements massifs sur les circuits d'approvisionnement viêtnamiens. Les militaires arrivés au pouvoir en 1970 perdent cependant vite la partie : leurs troupes ne peuvent soutenir la comparaison avec les combattants aguerris expédiés par Hanoï et tiennent seulement avec l'appui aérien américain ; très vite ils ne contrôlent plus que les villes, véritables forteresses assiégées dans une marée communiste. Les troupes viêtnamiennes quittent le Cambodge en 1973 au moment des accords de Paris mais Pol Pot et ses comparses ne s'emparent du pouvoir qu'en avril 1975, parallèlement à la chute du Sud-Viêtnam entre les mains du Nord. Cette période de cinq années de guerre civile voit déjà la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes, peut-être plus de 300 000, dont 70 000 Viêtnamiens victimes d'un pogrom consécutif au coup d'Etat de 1970.

 

Une fois au pouvoir, les Khmers rouges sont omnubilés par le danger de « l'ennemi intérieur », dissimulé parmi les populations rurales. Ils procèdent donc à l'évacuation des villes sous prétexte d'épargner à la population de nouveaux bombardements américains. La tension avec les Viêtnamiens est déjà palpable puisque tous les cadres exilés à Hanoï durant la guerre civile de retour au pays sont promptement liquidés ; le reste des réfugiés viêtnamiens est expulsé et des incidents maritimes ont lieu avec l'encombrant voisin. En mars-avril 1977, des commandos khmers passent la frontière et tuent plus de 1 200 personnes au Viêtnam. Les Khmers Rouges rêvent en fait de récupérer le delta du Mékong, pris par les Annamites aux XVIIème-XVIIIème siècles. Pour contrer ces ambitions, les troupes régulières viêtnamiennes pénètrent une première fois au Cambodge du 31 décembre 1977 au 6 janvier 1978, ramenant dans leurs bagages 100 000 réfugiés cambodgiens. En mars-avril, ce sont les Cambodgiens qui réalisent une nouvelle incursion, déplaçant de force 30 000 Khmers dans leurs frontières. L'offensive finale des Viêtnamiens démarre le 25 décembre : Pnom Penh tombe dès le 7 janvier, mais pas avant que les Khmers rouges aient procédé à de nombreuses exécutions, notamment dans la fameuse prison Tuol Sleng, dit S21, le principal centre de torture et d'exécution installé à Phnom Penh dans un ancien lycée. Ceux-ci se réfugient à la frontière thaïlandaise, entraînant avec eux une partie de la population ; leurs camps côtoient ceux des anciens affidés de Sihanouk et Lon Nol. La famine fait des ravages malgré une aide internationale importante. Les combats opposent alors, sur la frontière, les différents mouvements de la résistance cambodgienne -dont les Khmers rouges restent les plus efficaces- aux réguliers d'Hanoï bientôt relayés par les troupes de la République Populaire du Kampuchéa, direction fantoche composée de Khmers Rouges ralliés aux vainqueurs viêtnamiens. Les mines sont abondamment utilisées par toutes les parties en présence, et font plus de 100 000 estropiés (1 % de la population du pays). Les troubles psychologiques touchent quant à eux plus de 2 % de la population. La famine, au moins, cesse à partir de 1985. Le pire moment correspond sans doute à la recrudescence de la guérilla entre 1982 et 1985. Les Khmers Rouges se maintiennent pourtant au-delà du retrait viêtnamien de 1989, jusqu'en 1998, commettant de nombreuses exactions contre la population, spécialement contre les « traîtres » et les « pro-Lon Nol ». Pour mieux contrôler la population, entre 1975 et 1979, les Khmers Rouges avaient entièrement bouclé le pays : personne ne pouvait y entrer, ni en sortir. La lutte contre l'ennemi intérieur, la « cinquième colonne », primait tout le reste. Au nom de préjugés économiques, culturels et politiques, la population urbaine est transportée de force dans les campagnes et soumise à des violences physiques ou contrainte par la famine, ce qui fait qu'elle souffre proportionnellement plus en termes de pertes. Dans le régime de Pol Pot, c'est l'armée qui s'est substituée au parti : tout est organisé sur un modèle militaire.

 

Trois grandes catégories d'explications sont dégagées par Jean-Louis Margolin à propos de la violence des Khmers rouges : la première pose une réaction primitive au contexte de guerre imposé par les Américains, qui aurait provoqué une radicalisation des Khmers rouges, influencés par le maoïsme : ceux-ci auraient alors basculé dans une violence extrême. Michael Vickery y voit, lui, une réaction campagnarde autonome aux Khmers rouges dont Pol Pot se ferait l'expression. Mais l'on sent vite les limites de cette « brutalisation de la société cambodgienne », pour reprendre l'expression de George Mosse à propos de la Première guerre mondiale. Deuxième série d'explications : les traditions culturelles du Cambodge, représentées par exemple sur les bas-reliefs d'Angkor (réduction en esclavage, massacre de prisonniers vaincus), ou par l'incapacité du pays à trouver son unité ce qui générerait une xénophobie identitaire très forte. Mais les massacres des Khmers Rouges relèvent d'une certaine modernité, par bien des aspects, et non pas des traditions royales. Rithy Panh9, un réalisateur cambodgien qui a tourné de nombreux films sur le génocide des Khmers Rouges, et qui a pour ce faire collecté de nombreux témoignages, dénie toute vérité à l'explication « culturelle » du processus génocidaire à l'oeuvre entre 1975 et 1979, tout comme à l'idée « d'autogénocide »10. Il insiste au contraire sur le fait que l'idéologie des Khmers Rouges est « importée », et que les responsables du mouvement proviennent d'un milieu citadin, tout en ayant fait des études supérieures, au Cambodge ou à l'étranger. Autre explication : la victoire khmère serait celle des populations frustes des montagnes sur celles de la plaine urbanisée. Mais là encore, cela ne colle pas bien avec un examen attentif des faits. Dernière explication de cette deuxième catégorie : la similitude entre l'enseignement bouddhiste du Petit Véhicule et le marxisme-léninisme (!). Insuffisante, encore une fois, même si dans le cas de l'islam, par exemple, la religion sert bien à cimenter la résistance des Chams persécutés par les Khmers rouges. La dernière explication, qui a la faveur de Margolin, est celle dite « politico-idéologique », dans laquelle l'historien voit une variante radicale du communisme au pouvoir s'exprimant chez le Cambodge des Khmers Rouges. L'utopie du Kampuchéa Démocratique consistant à forger un nouveau Cambodge aurait-elle conduit à de tels actes ? De fait, les leaders khmers comme Pol Pot n'étaient pas au-dessus du lot intellectuellement parlant. Cependant, deux points distinguent le Cambodge des autres régimes communistes : la victoire amène au pouvoir une organisation des plus fragiles, où l'armée remplace le parti, sans soutien populaire massif, sans grand protecteur proche -les relations avec le Viêtnam sont des plus tendues. D'où une réaction brutale de Pol Pot et ses séides pour consolider leur emprise. Par ailleurs, le communisme cambodgien est des plus tardifs : la Chine commence déjà à s'orienter vers l'ouverture économique, l'URSS entame l'invasion de l'Afghanistan. Les Khmers Rouges ont donc voulu faire « le communisme en une nuit », déclenchant une guerre totale contre le peuple cambodgien. Ici, la « guerre est bien la continuation de la politique, par d'autres moyens » pour reprendre Clausewitz.

 

Bibliographie :

 

Christopher E. GOHSA, « Une guerre pour l'Indochine ? Le Laos et le Cambodge dans le conflit franco-viêtnamien (1948-1954). », Guerres mondiales et conflits contemporains n°211, 2003, p.29-58.

 

Patrick HEUVELINE, « L'insoutenable incertitude du nombre : estimations des décès de la période Khmer rouge. », Population n°53, 1998, p.1103-1117.

 

Jean-Louis MARGOLIN, « Le Cambodge des Khmers Rouges : de la logique de la guerre totale au génocide. », Vingtième Siècle. Revue d'histoire n°77, 2003, p.3-18.

 

Rithy PANH, « La parole filmée. Pour vaincre la terreur. », Communications n°71, 2001, p.373-394.

 

Jacques SEMELIN, « Du massacre au processus génocidaire. », Revue Internationale des Sciences Sociales n°174, 2002, p.483-492.

 

Pour approfondir :

 

La revue Politique Etrangère a consacré l'un de ses numéros à la situation du Cambodge au moment du retrait viêtnamien, en 1989. On peut le consulter intégralement sur le site Persée :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/issue/polit_0032-342x_1989_num_54_4

Voir aussi un autre article dans Politique Etrangère disponible lui aussi sur Persée :

Nicolas REGAUD, « Cambodge : quelle nouvelle donne ? », Politique Etrangère n°53, 1988, p.943-954.

 

Site d'informations sur le Cambodge (en français) :

 

http://ka-set.info/

 

The Cambodia Tribunal Monitor :

 

http://www.cambodiatribunal.org/

 

The Cambodian Genocide Program (université de Yale, Etats-Unis) :

 

http://www.yale.edu/cgp/

 

Notes : 

 

1Par exemple le site d'informations Rue89 : http://www.rue89.com/tag/khmers-rouges

2Sur le site du Figaro : http://recherche.lefigaro.fr/recherche/recherche.php?ecri... ; sur le site de Libération : http://www.liberation.fr/recherche/?q=khmers+rouges ; sur celui du New York Times : http://query.nytimes.com/search/sitesearch?query=cambodia... ; sur le site du Guardian : http://browse.guardian.co.uk/search?search=khmer+rouge&am... ; etc.

3Jacques SEMELIN, « Du massacre au processus génocidaire. », Revue Internationale des Sciences Sociales n°174, 2002, p.483-492.

4Il dirige le projet international en ligne Online Encyclopedia of Mass Violence, http://www.massviolence.org/

5Christopher E. GOHSA, « Une guerre pour l'Indochine ? Le Laos et le Cambodge dans le conflit franco-viêtnamien (1948-1954). », Guerres mondiales et conflits contemporains n°211, 2003, p.29-58.

6Historien, agrégé d'histoire, maître de conférences à l'université d'Aix-en-Provence I, directeur adjoint de l'Institut de Recherche sur le Sud-est Asiatique. Il a notamment écrit L'armée de l'empereur : violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, Paris, Armand Colin, 2007.

7Patrick HEUVELINE, « L'insoutenable incertitude du nombre : estimations des décès de la période Khmer rouge. », Population n°53, 1998, p.1103-1117.

8Jean-Louis MARGOLIN, « Le Cambodge des Khmers rouges : de la logique de la guerre totale au génocide. », Vingtième Siècle. Revue d'histoire n°77, 2003, p.3-18.

9Né en 1964, il s'enfuit du Cambodge en 1979 pour la Thaïlande, et arrive en France en 1980. Il est diplômé de l'Institut des Hautes Etudes Cinématographiques en 1985. Depuis, il a réalisé une quinzaine de films sur le Cambodge et le génocide perpétré par les Khmers rouges.

10Rithy PANH, « La parole filmée. Pour vaincre la terreur. », Communications n°71, 2001, p.373-394.

 

Photo : les troupes viêtnamiennes entrent à Phnom Penh, janvier 1979.