jeudi, 27 août 2009

L'enseignement, enfin...

Et voilà, j'ai su tout à l'heure le lieu de mon affectation de stagiaire (merci au syndicat SNES-SUP qui nous donne deux jours de plus pour se préparer...), mes niveaux de classe et même, ô miracle, mon emploi du temps.

Voici le temps de découvrir, enfin, l'enseignement, et de se jeter corps perdu dans cette grande aventure, bien loin sans doute des discours théoriques et autres réflexions estudiantines formulés par moi et mes collègues ces dernières années...

L'activité du blog s'en voit interrompue pour l'instant, jusqu'à une date indéterminée... bonne continuation à tous mes collègues blogueurs, que j'ai rencontrés ici ou là depuis deux ans !

mardi, 25 août 2009

Chiens de guerre

21congoMap.jpgA lire cet intéressant article du New York Times sur le recrutement par les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR, les anciens génocidaires hutus de 1994), basées dans l'est de la République Démocratique du Congo, des ex-combattants non revenus à la vie civile du Burundi.

Le vivier est particulièrement important puisque 10 000 anciens miliciens au moins sont concernés par le programme de démobilisation du Burundi consécutif à la fin de la guerre civile. Certains de ces anciens combattants, désoeuvrés, se sont d'ailleurs reconvertis au service des partis politiques du pays et plusieurs sont morts au cours d'affrontements armés. Si la RDC et le Rwanda ont procédé à un spectaculaire rapprochement au début de l'année après 15 ans de conflit direct ou indirect, menant ensemble une opération conjointe pour nettoyer la RDC des FDLR, il n'en demeure pas moins que de nombreux officiers des Forces armées de la RDC ferment les yeux sur les agissements des Hutus des FDLR -dont un grand nombre sont recrutés dans les pays voisins.

Ce n'est pas la première fois que des Burundais interviennent dans les conflits déchirant la RDC : fin 2008, le général Laurent Nkunda disposait de miliciens du Burundi lors de son offensive au Kivu. Auparavant, ceux-ci avaient été recrutés par les milices traditionnelles Maï-Maï qui attaquent tous ceux qu'elles considèrent comme des étrangers dans la région du Kivu.

Des recruteurs pour les FDLR opèrent donc en toute impunité ou presque sur la frontière entre la RDC et le Burundi, proposant des offres alléchantes (jusqu'à 500 dollars, soit bien plus que les primes de démobilisation offertes par l'Etat burundais) et des dizaines de combattants transitent par cette voie. Des Burundais auraient lancé l'assaut sur une prison en avril qui a abouti à l'évasion de plus de 220 rebelles.

lundi, 24 août 2009

Champs de bataille thématique n°10 : La guerre de course en 1914

thema10-couv-010.jpgA signaler le dernier numéro thématique de la revue Champs de bataille, consacré à la guerre de course mené par les corsaires allemands au début de la Première guerre mondiale, dans l'Atlantique. Un autre numéro traitera des opérations dans le Pacifique. Ce numéro comprend également un article sur les opérations terrestres menées en Afrique orientale allemande.

Abondamment pourvu en cartes et en iconographie, le magazine comporte aussi plusieurs profils de navires réalisés par Vincent Bourguignon, ainsi qu'une bibliographie récapitulative en annexe.

mardi, 18 août 2009

Deux nouveaux blogs dans la liste

Je rajoute à ma liste et signale ici deux nouveaux blogs visités par l'intermédiaire de Mon Blog Défense :

- Un Oeil sur l'Iran, qui se présente comme une veille stratégique sur ce pays à partir de la presse française.

- Mara Jade Skywalker, le blog de Jacqueline Adélaïde Devereaux, une Américaine expatriée en Belgique et qui publie divers articles sur l'actualité militaire ou autre.

samedi, 15 août 2009

Quand le Cambodge voit rouge. Réflexions sur un massacre

 

H_4_ill_639759_cambodia-phnom_penh-1979-61.jpgLe génocide perpétré par les Khmers Rouges de Pol Pot au Cambodge, notamment pendant la brève période où ceux-ci ont été effectivement au pouvoir entre la chute de Saïgon et Phnom Penh en avril 1975 et l'invasion viêtnamienne du début 1979, n'a pas fini de déchaîner les passions. Les médias occidentaux1, notamment la presse2, suivent de près depuis bien des mois déjà le procès des dirigeants khmers rouges, dont les auditions devant un tribunal spécial créé à cet effet ont commencé en février 2008. Pourtant, l'on trouve encore ici ou là sur le net, à propos de la question, des opinions caduques : notamment celle « d'autogénocide », appliquée à tort et à travers au génocide khmer, à partir des propos de Primo Levi -qui était d'ailleurs revenu sur ses propres déclarations à ce sujet. C'est d'autant plus surprenant que, du côté français, de nombreux chercheurs se sont penchés sur le génocide cambodgien, fournissant des analyses parfois discutables mais qui à l'occasion, sont originales et très instructives (cf bibliographie). En tant qu'étudiant en histoire, je me propose ici de revenir sur trois points précis se rapportant à la question, pour démonter quelques certitudes chez certains -et engager la discussion avec d'autres.

 

1) Le premier problème autour de ce procès repose évidemment dans l'accusation de génocide porté à l'encontre des chefs khmers rouges survivants. Le terme de génocide, défini par l'ONU en 1948, après la Seconde guerre mondiale, est d'un emploi des plus problématiques pour l'historien ou le chercheur en sciences sociales, comme l'a souligné Jacques Sémelin3 dans un article phare. Cette définition débouche sur plusieurs enjeux qui la détournent de son but premier : enjeux de mémoire lorsqu'une communauté tente de faire reconnaître des massacres passés comme génocide (le cas le plus emblématique étant celui des Arméniens) ; enjeux d'action immédiate lorsqu'une population victime de violences utilise le terme génocide pour susciter l'émoi de la communauté internationale et provoquer une réaction ; enjeux judiciaires lorsqu'il s'agit de poursuivre devant les tribunaux les auteurs encore vivants des massacres (Pinochet ou Milosevic par exemple). Jacques Sémelin4 propose plusieurs pistes pour dégager le chercheur de l'emprise de la notion « juridique » du génocide. Pour s'émanciper de l'influence juridico-politique du terme, Sémelin avance le recours à la notion de massacre, le génocide y étant inclus, même si ce choix peut  aussi présenter des inconvénients (trop se concentrer sur l'acte lui-même aux dépens du reste, par exemple). Il pense le génocide comme un processus organisé de destruction des civils, ce qui englobe finalement tout l'ensemble. Il souligne que les massacres s'associent souvent à un contexte de guerre, qui les favorise ou les entraîne. Jacques Sémelin détermine alors deux sortes de massacres : ceux pour soumettre et ceux pour éradiquer. Le Cambodge relève de la première catégorie dans le sens où, vainqueurs d'une guerre civile, les Khmers Rouges se trouvent dans une phase de construction du pouvoir. Pour autant, ceux-ci projettent bien de remodeler complètement la société, ce qui donne un grand poids à la volonté idéologique et politique des leaders dans le massacre. Mais ces massacres de masse vont de pair avec une rééducation des Cambodgiens : le but n'est pas d'exterminer complètement ces derniers, mais de rééduquer les survivants. Cependant, Sémelin reconnaît que les deux catégories de massacre définies tout à l'heure s'interpénètrent dans le cas cambodgien : si les massacres des Khmers rouges relèvent bien d'un processus de destruction/soumission, ils s'accompagnent d'une volonté d'éradication des groupes spécifiques (les Chams musulmans notamment).

 

2) Autre point intéressant et souvent négligé dans les analyses sur le génocide cambodgien : l'importance de l'histoire du Parti Communiste local et de son installation progressive sous la tutelle viêtnamienne. Déjà, pendant la guerre d'Indochine entre la France et le Vietminh (1946-1954), la République Démocratique du Viêtnam avait commencé à étendre ses opérations au Laos et au Cambodge5, dès 1948, mais surtout après 1950 et le soutien apporté par la Chine devenue communiste. D'ailleurs, ce n'est qu'en 1953, lorsque l'armée populaire du Viêtnam lance ses régiments sur le nord Laos, que l'on peut parler de guerre d'Indochine, les opérations restant jusque là cantonnées au Viêtnam seul. Au moment de la bataille de Dien Bien Phu, dans la première moitié de l'année 1954, les Viêtnamiens sont ainsi engagés dans des opérations de diversion au Laos et au Cambodge. Pourquoi avoir investi ces deux ensembles frontaliers ? Deux raisons : d'abord établir une route entre l'Indochine du Nord et sa comparse méridionale (destinée à devenir la fameuse piste Hô Chi Minh), ce qui nécessite de contrôler à la fois l'est laotien et le nord-est du Cambodge. Cette piste doit servir à acheminer du matériel et du ravitaillement, mais également à lancer des offensives au sud à partir du nord. Ensuite, l'offensive finale de l'armée viêtnamienne en 1954 vise à disperser les forces françaises pour assurer la victoire à Dien Bien Phu ; pour autant, c'est bien la première attaque d'ensemble à l'échelle de l'Indochine, et d'aucuns ont supputé que les Viêtnamiens espéraient s'emparer de tous les territoires dans la foulée -on ne serait plus alors dans le cadre d'une simple diversion. Le Parti Communiste Indochinois avait toujours voulu étendre la révolution au Laos et au Cambodge, mais la rhétorique correspondante avait été mise en sommeil lors du déclenchement de la guerre avec la France. L'aspect indochinois de la guerre resurgit en 1948 et surtout en 1950, sous la plume du général Giap, qui définit ainsi la stratégie viêtnamienne : adossée aux provinces du nord frontalières de la Chine, qui fournit l'armement, l'armée populaire doit descendre vers le sud et submerger le Viêtnam, le Laos et le Cambodge. Giap développe ici le concept de « champ de bataille indochinois » alors que l'armée viêtnamienne entre à ce moment-là dans une troisième phase où elle va se confronter, au sein d'une guerre plus conventionnelle, aux troupes françaises.

 

Il s'agit alors d'implanter des structures politiques d'avant-garde au Laos et au Cambodge. La République démocratique du Viêtnam forme des cadres pour les envoyer sur place, mais aussi des milices laos et khmères destinées à appuyer ses propres soldats. Pour le Cambodge, une centaine de cadres politiques formés au Viêtnam sont envoyés pour préparer l'arrivée des forces de Hanoï. Le Vietminh s'appuie sur des Khmers ralliés, des Viêtnamiens de Thaïlande ou des cadres venant d'autres régions sous contrôle viêtnamien. Les Français suivent de près cette infiltration et déciment de nombreuses équipes de cadres jusqu'en 1952. A partir de 1953, la situation change avec le renforcement militaire du secteur par le Vietminh. Avec la division 325, de nombreux bataillons indépendants peuvent intervenir au Cambodge, car le but est de menacer la frontière thaïlandaise dont le régime est soutenu par les Etats-Unis. En septembre 1953, on compte ainsi 7 000 soldats viêtnamiens et 4 300 autres Laotiens et Cambodgiens prêts à intervenir. En janvier 1954, une attaque est déclenchée sur les Hauts-Plateaux : les forces viêtnamiennes descendent sur le Cambodge par le Bas-Laos. Une deuxième attaque frappe le Cambodge au moment de la bataille de Dien Bien Phu : le régiment 101 cherche à détruire le Groupe Mobile français 51. En mai 1954, après la chute du camp retranché, plusieurs bataillons réguliers s'implantent encore dans le secteur. Des conditions sont donc créées pour l'implantation d'une structure politique solide : Nguyen Can, membre du Comité des Affaires du parti pour le Nord-Est, collabore avec Tran Quy Hai, le commandant et commissaire politique de la division 325, pour installer des pouvoir locaux et les organismes révolutionnaires. Un Khmer est mis au pouvoir, « Xi Da », avec Nguyen Can comme commissaire politique. Les accords de Genève sapent pourtant l'installation d'un gouvernement révolutionnaire au Cambodge, contrairement au Laos. En août 1954, les Viêtnamiens sont obligés de faire appliquer le cessez-le-feu et de retirer leurs troupes entre le 15 et le 18, avec certains alliés khmers. Un groupe de « conseillers » viêtnamiens reste pourtant dans le nord-est du Cambodge jusqu'en 1957. La piste nord-sud et l'implantation au Cambodge seront cependant d'une grande utilité en mai 1959, lorsque le Nord-Viêtnam relancera la lutte contre le Sud et un nouvel ennemi : les Américains.

 

3) Un dernier point concerne la place du génocide dans le contexte à la fois d'une guerre civile incluse dans la guerre du Viêtnam, de la prise du pouvoir par les Khmers rouges et de leur éviction par l'invasion viêtnamienne, suivie d'une longue guérilla. Jean-Louis Margolin6 a bien insisté sur l'ampleur du génocide des Khmers rouges, qui dépasse de loin tout ce que l'on a pu rabâcher ailleurs sur les autres régimes communistes : les estimations varient entre 1,3 et 2,3 millions de morts, soit entre 17 % et 30 % de la population contemporaine des événements étudiés. Une étude statistique liée à la démographie permet quelque peu d'affiner ces chiffres : la surmortalité pendant la période des Khmers Rouges est comprise dans une fourchette entre 700 000 et 3,2 millions d'individus ; les personnes décédées de mort violente, par exécution, se situent elles entre 600 000 et 2 millions -nombres auxquels il faut rajouter les victimes de la guerre civile entre 1970 et 1975 (peut-être 300 000 ?) et les personnes mortes de la famine et des effets indirects des conflits (un chiffre très contesté de 600 000 personnes)7. Ce génocide s'inscrit dans un contexte de guerre8, puisque le Cambodge est concerné par la guerre du Viêtnam opposant le Nord aux Américains soutenant le Sud (ceux-ci larguent plus de 500 000 t de bombes sur le pays entre 1969 et 1973, mais surtout sur la partie orientale, et moins que sur le Viêtnam et le Laos ; par ailleurs les combats terrestres ont été plus limités qu'ailleurs) ; mais il connaît aussi une guerre civile avant de souffrir des affres de l'invasion étrangère - celle du Viêtnam- à partir de 1979. Le régime du Kampuchéa démocratique n'est pourtant pas uniquement un produit de la guerre. Il cherche d'abord à se dégager de l'emprise viêtnamienne, puisque comme nous l'avons vu, les premiers surgeons révolutionnaires cambodgiens sont dus au bienveillant voisin vainqueur des Français. L'organisation clandestine de Pol Pot ne compte que quelques centaines de membres dans les années 60, 4 000 en 1970, avec cette particularité que tout adhérent au parti est de facto un combattant révolutionnaire. Pol Pot doit son succès à une combinaison de facteurs : la volonté des Nord-Viêtnamiens de conserver un sanctuaire au Cambodge, le coup d'Etat militaire de 1970 qui jette dans les bras des Khmers Rouges le prince Sihanouk, et l'intervention plus prononcée des Américains sur place à ce moment-là, suivi d'un retrait tout aussi prononcé en 1973. Sihanouk a joué un subtil jeu d'équilibre, autorisant d'abord le transit des armes chinoises et l'installation de la piste Hô Chi Minh sur son territoire, avant de s'inquiéter de l'influence acquise par les Khmers rouges et de laisser son ministre et général Lon Nol renouer avec les Américains et autoriser des bombardements massifs sur les circuits d'approvisionnement viêtnamiens. Les militaires arrivés au pouvoir en 1970 perdent cependant vite la partie : leurs troupes ne peuvent soutenir la comparaison avec les combattants aguerris expédiés par Hanoï et tiennent seulement avec l'appui aérien américain ; très vite ils ne contrôlent plus que les villes, véritables forteresses assiégées dans une marée communiste. Les troupes viêtnamiennes quittent le Cambodge en 1973 au moment des accords de Paris mais Pol Pot et ses comparses ne s'emparent du pouvoir qu'en avril 1975, parallèlement à la chute du Sud-Viêtnam entre les mains du Nord. Cette période de cinq années de guerre civile voit déjà la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes, peut-être plus de 300 000, dont 70 000 Viêtnamiens victimes d'un pogrom consécutif au coup d'Etat de 1970.

 

Une fois au pouvoir, les Khmers rouges sont omnubilés par le danger de « l'ennemi intérieur », dissimulé parmi les populations rurales. Ils procèdent donc à l'évacuation des villes sous prétexte d'épargner à la population de nouveaux bombardements américains. La tension avec les Viêtnamiens est déjà palpable puisque tous les cadres exilés à Hanoï durant la guerre civile de retour au pays sont promptement liquidés ; le reste des réfugiés viêtnamiens est expulsé et des incidents maritimes ont lieu avec l'encombrant voisin. En mars-avril 1977, des commandos khmers passent la frontière et tuent plus de 1 200 personnes au Viêtnam. Les Khmers Rouges rêvent en fait de récupérer le delta du Mékong, pris par les Annamites aux XVIIème-XVIIIème siècles. Pour contrer ces ambitions, les troupes régulières viêtnamiennes pénètrent une première fois au Cambodge du 31 décembre 1977 au 6 janvier 1978, ramenant dans leurs bagages 100 000 réfugiés cambodgiens. En mars-avril, ce sont les Cambodgiens qui réalisent une nouvelle incursion, déplaçant de force 30 000 Khmers dans leurs frontières. L'offensive finale des Viêtnamiens démarre le 25 décembre : Pnom Penh tombe dès le 7 janvier, mais pas avant que les Khmers rouges aient procédé à de nombreuses exécutions, notamment dans la fameuse prison Tuol Sleng, dit S21, le principal centre de torture et d'exécution installé à Phnom Penh dans un ancien lycée. Ceux-ci se réfugient à la frontière thaïlandaise, entraînant avec eux une partie de la population ; leurs camps côtoient ceux des anciens affidés de Sihanouk et Lon Nol. La famine fait des ravages malgré une aide internationale importante. Les combats opposent alors, sur la frontière, les différents mouvements de la résistance cambodgienne -dont les Khmers rouges restent les plus efficaces- aux réguliers d'Hanoï bientôt relayés par les troupes de la République Populaire du Kampuchéa, direction fantoche composée de Khmers Rouges ralliés aux vainqueurs viêtnamiens. Les mines sont abondamment utilisées par toutes les parties en présence, et font plus de 100 000 estropiés (1 % de la population du pays). Les troubles psychologiques touchent quant à eux plus de 2 % de la population. La famine, au moins, cesse à partir de 1985. Le pire moment correspond sans doute à la recrudescence de la guérilla entre 1982 et 1985. Les Khmers Rouges se maintiennent pourtant au-delà du retrait viêtnamien de 1989, jusqu'en 1998, commettant de nombreuses exactions contre la population, spécialement contre les « traîtres » et les « pro-Lon Nol ». Pour mieux contrôler la population, entre 1975 et 1979, les Khmers Rouges avaient entièrement bouclé le pays : personne ne pouvait y entrer, ni en sortir. La lutte contre l'ennemi intérieur, la « cinquième colonne », primait tout le reste. Au nom de préjugés économiques, culturels et politiques, la population urbaine est transportée de force dans les campagnes et soumise à des violences physiques ou contrainte par la famine, ce qui fait qu'elle souffre proportionnellement plus en termes de pertes. Dans le régime de Pol Pot, c'est l'armée qui s'est substituée au parti : tout est organisé sur un modèle militaire.

 

Trois grandes catégories d'explications sont dégagées par Jean-Louis Margolin à propos de la violence des Khmers rouges : la première pose une réaction primitive au contexte de guerre imposé par les Américains, qui aurait provoqué une radicalisation des Khmers rouges, influencés par le maoïsme : ceux-ci auraient alors basculé dans une violence extrême. Michael Vickery y voit, lui, une réaction campagnarde autonome aux Khmers rouges dont Pol Pot se ferait l'expression. Mais l'on sent vite les limites de cette « brutalisation de la société cambodgienne », pour reprendre l'expression de George Mosse à propos de la Première guerre mondiale. Deuxième série d'explications : les traditions culturelles du Cambodge, représentées par exemple sur les bas-reliefs d'Angkor (réduction en esclavage, massacre de prisonniers vaincus), ou par l'incapacité du pays à trouver son unité ce qui générerait une xénophobie identitaire très forte. Mais les massacres des Khmers Rouges relèvent d'une certaine modernité, par bien des aspects, et non pas des traditions royales. Rithy Panh9, un réalisateur cambodgien qui a tourné de nombreux films sur le génocide des Khmers Rouges, et qui a pour ce faire collecté de nombreux témoignages, dénie toute vérité à l'explication « culturelle » du processus génocidaire à l'oeuvre entre 1975 et 1979, tout comme à l'idée « d'autogénocide »10. Il insiste au contraire sur le fait que l'idéologie des Khmers Rouges est « importée », et que les responsables du mouvement proviennent d'un milieu citadin, tout en ayant fait des études supérieures, au Cambodge ou à l'étranger. Autre explication : la victoire khmère serait celle des populations frustes des montagnes sur celles de la plaine urbanisée. Mais là encore, cela ne colle pas bien avec un examen attentif des faits. Dernière explication de cette deuxième catégorie : la similitude entre l'enseignement bouddhiste du Petit Véhicule et le marxisme-léninisme (!). Insuffisante, encore une fois, même si dans le cas de l'islam, par exemple, la religion sert bien à cimenter la résistance des Chams persécutés par les Khmers rouges. La dernière explication, qui a la faveur de Margolin, est celle dite « politico-idéologique », dans laquelle l'historien voit une variante radicale du communisme au pouvoir s'exprimant chez le Cambodge des Khmers Rouges. L'utopie du Kampuchéa Démocratique consistant à forger un nouveau Cambodge aurait-elle conduit à de tels actes ? De fait, les leaders khmers comme Pol Pot n'étaient pas au-dessus du lot intellectuellement parlant. Cependant, deux points distinguent le Cambodge des autres régimes communistes : la victoire amène au pouvoir une organisation des plus fragiles, où l'armée remplace le parti, sans soutien populaire massif, sans grand protecteur proche -les relations avec le Viêtnam sont des plus tendues. D'où une réaction brutale de Pol Pot et ses séides pour consolider leur emprise. Par ailleurs, le communisme cambodgien est des plus tardifs : la Chine commence déjà à s'orienter vers l'ouverture économique, l'URSS entame l'invasion de l'Afghanistan. Les Khmers Rouges ont donc voulu faire « le communisme en une nuit », déclenchant une guerre totale contre le peuple cambodgien. Ici, la « guerre est bien la continuation de la politique, par d'autres moyens » pour reprendre Clausewitz.

 

Bibliographie :

 

Christopher E. GOHSA, « Une guerre pour l'Indochine ? Le Laos et le Cambodge dans le conflit franco-viêtnamien (1948-1954). », Guerres mondiales et conflits contemporains n°211, 2003, p.29-58.

 

Patrick HEUVELINE, « L'insoutenable incertitude du nombre : estimations des décès de la période Khmer rouge. », Population n°53, 1998, p.1103-1117.

 

Jean-Louis MARGOLIN, « Le Cambodge des Khmers Rouges : de la logique de la guerre totale au génocide. », Vingtième Siècle. Revue d'histoire n°77, 2003, p.3-18.

 

Rithy PANH, « La parole filmée. Pour vaincre la terreur. », Communications n°71, 2001, p.373-394.

 

Jacques SEMELIN, « Du massacre au processus génocidaire. », Revue Internationale des Sciences Sociales n°174, 2002, p.483-492.

 

Pour approfondir :

 

La revue Politique Etrangère a consacré l'un de ses numéros à la situation du Cambodge au moment du retrait viêtnamien, en 1989. On peut le consulter intégralement sur le site Persée :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/issue/poli...

Voir aussi un autre article dans Politique Etrangère disponible lui aussi sur Persée :

Nicolas REGAUD, « Cambodge : quelle nouvelle donne ? », Politique Etrangère n°53, 1988, p.943-954.

 

Site d'informations sur le Cambodge (en français) :

 

http://ka-set.info/

 

The Cambodia Tribunal Monitor :

 

http://www.cambodiatribunal.org/

 

The Cambodian Genocide Program (université de Yale, Etats-Unis) :

 

http://www.yale.edu/cgp/

 

Notes : 

 

1Par exemple le site d'informations Rue89 : http://www.rue89.com/tag/khmers-rouges

2Sur le site du Figaro : http://recherche.lefigaro.fr/recherche/recherche.php?ecri... ; sur le site de Libération : http://www.liberation.fr/recherche/?q=khmers+rouges ; sur celui du New York Times : http://query.nytimes.com/search/sitesearch?query=cambodia... ; sur le site du Guardian : http://browse.guardian.co.uk/search?search=khmer+rouge&am... ; etc.

3Jacques SEMELIN, « Du massacre au processus génocidaire. », Revue Internationale des Sciences Sociales n°174, 2002, p.483-492.

4Il dirige le projet international en ligne Online Encyclopedia of Mass Violence, http://www.massviolence.org/

5Christopher E. GOHSA, « Une guerre pour l'Indochine ? Le Laos et le Cambodge dans le conflit franco-viêtnamien (1948-1954). », Guerres mondiales et conflits contemporains n°211, 2003, p.29-58.

6Historien, agrégé d'histoire, maître de conférences à l'université d'Aix-en-Provence I, directeur adjoint de l'Institut de Recherche sur le Sud-est Asiatique. Il a notamment écrit L'armée de l'empereur : violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, Paris, Armand Colin, 2007.

7Patrick HEUVELINE, « L'insoutenable incertitude du nombre : estimations des décès de la période Khmer rouge. », Population n°53, 1998, p.1103-1117.

8Jean-Louis MARGOLIN, « Le Cambodge des Khmers rouges : de la logique de la guerre totale au génocide. », Vingtième Siècle. Revue d'histoire n°77, 2003, p.3-18.

9Né en 1964, il s'enfuit du Cambodge en 1979 pour la Thaïlande, et arrive en France en 1980. Il est diplômé de l'Institut des Hautes Etudes Cinématographiques en 1985. Depuis, il a réalisé une quinzaine de films sur le Cambodge et le génocide perpétré par les Khmers rouges.

10Rithy PANH, « La parole filmée. Pour vaincre la terreur. », Communications n°71, 2001, p.373-394.

 

Photo : les troupes viêtnamiennes entrent à Phnom Penh, janvier 1979.

mercredi, 12 août 2009

Les combats continuent dans l'est de la RDC

virunga_ranger_soldier.jpgLes Rangers du parc de Virunga ont monté la semaine dernière une importante opération contre la fabrication illégale de charbon de bois, qui sert à financer les activités des diverses milices et groupes armés présents dans l'est de la République Démocratique du Congo, et notamment les FDLR (Forces Démocratiques de Libération du Rwanda), les anciens hutus génocidaires de 1994 réfugiés dans le pays. Le commerce illicite de charbon de bois rapporte chaque année 30 millions de dollars à ses bénéficiaires.

150 Rangers, divisés en 5 sections de 30 hommes, ont procédé à ce raid bien planifié qui a conduit à la destruction de 250 sites de fabrication (d'une valeur de 360 000 dollars) et à l'arrestation de 57 personnes dont un chef de milice. Les accrochages sont nombreux entre les Rangers et les groupes armés cachés dans les forêts : 130 hommes, côté forces gouvernementales, ont perdu la vie ces dix dernières années lors des engagements.

Autre population touchée, victime indirecte ou non des combats : les animaux du parc. Les groupes d'éléphants et d'hippopotames ont été décimés. Pour les seconds, la population aurait été divisée par 100 (de 30 000 à moins de 300).

Le 29 juillet dernier, les Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) ont capturé le QG des FDLR à Kashindaba, dans la province du Sud-Kivu, lors d'une opération baptisée Kamia II, lancée depuis mai par les FARDC et la mission onusienne pour détruire les restes des FDLR dans l'est du pays. 14 combattants des FDLR auraient été tués dans la ville de Bushale. Les violences continuent cependant dans l'est de la RDC puisqu'un lieutenant-colonel de l'armée a été tué par balles devant chez lui le 7 août, à Goma.

La secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton, en visite dans la RDC, a promis que les Etats-Unis financeraient un programme de lutte contre l'utilisation du viol comme arme de guerre à la fois par les milices armées mais aussi par les FARDC, tout en prônant aussi la constitution d'une armée digne de ce nom.

Les présidents de la RDC et du Rwanda, Joseph Kabila et Paul Kagame, se sont par ailleurs rencontrés il y a quelques jours près de la ville de Goma. Les discussions ont porté sur des accords de développements économiques, comme sur le gaz du lac Kivu ; la rencontre intervient un mois à peine après la désignation officielle d'ambassadeurs dans les deux pays. En janvier, les deux armées avaient coopéré pour tenter d'éradiquer les FDLR en RDC, sans succès cependant. Le Rwanda détient par ailleurs toujours Laurent Nkunda, que souhaite juger la RDC.

Fin de la démobilisation au Burundi

440.jpgLe dernier contingent d'ex-combattants FNL burundais est parti il y a deux jours du camp militaire de Rugazi vers le centre de démobilisation de Gitega. Il compte 576 hommes. Ils toucheront un salaire cumulé de 9 mois pour leur ancien grade FNL, puis 9 mois supplémentaires par versements tous les trois mois. Pour les aider à monter des projets de réinsertion, 600 000 francs burundais seront débloqués pour chacun.

C'est ainsi la fin du programme Démobilisation, Désarmement et Réinsertion, entamé en avril 2009 et qui a concerné quelques 16 948 anciens combattants. Une première phase de ce même programme, entre septembre 2004 et décembre 2008, avait pris en charge 26 623 autres ex-combattants de 6 mouvements rebelles ayant participé à la guerre civile au Burundi. La Banque Mondiale a largement contribué au financement du programme. Des représentants de l'Ouganda et de la Tanzanie supervisaient le processus, tandis que l'Afrique du Sud s'était faite principal médiateur dans le conflit.

Cette même campagne a aussi permis la récupération de quelques 46 000 armes à travers les provinces du Burundi. La cohabitation des ex-combattants en phase de démobilisation avec la population n'a pas été facile, et un problème demeure : certains ex-rebelles, recrutés en République Démocratique du Congo ou en Tanzanie, n'ont pas d'attaches dans le pays, et risquent de se reconvertir en bandits de grand chemin pour survivre.

Photo :  le député Jean-Claude Nduwimana rend un fusil, deux grenades et des tenues militaires.

lundi, 10 août 2009

Jeremy SCAHILL, Blackwater. L'ascension de l'armée privée la plus puissante du monde, Paris, Actes Sud, 2008, 392 p.

51x997Q1oML._SS500_.jpgBlackwater : pour les Irakiens, ce nom en est venu à symboliser toute leur colère contre l'occupation américaine consécutive à l'invasion de mars-avril 2003. Des mercenaires au comportement décalé qui ne peuvent être jugés pour leurs actes, aussi criminels et hors-la-loi soient-ils. Pourtant, la société qui porte ce nom, un véritable empire, n'était guère connue du grand public avant la mort de 4 de ses membres à Falloujah en 2004, et surtout le massacre de la place Nisour en 2007 à Bagdad, qui a véritablement mis sous les feux de la rampe cette entreprise, tout en posant la question de sa présence en Irak et de sa justification. Jeremy Scahill dresse ici un véritable réquisitoire contre cette société qui navigue en eaux troubles, à l'image de sa dénomination -aujourd'hui modifiée d'ailleurs, puisque Blackwater est devenue Xe le 13 février 2009.

Voici les principaux points développés par J. Scahill dans son ouvrage :

- l'incident de la plase Nisour à Bagdad, le 16 septembre 2007, où un convoi de 4 véhicules de la société Blackwater a ouvert le feu sur la foule, tuant 17 Irakiens et en blessant plus d'une vingtaine, a constitué un tournant dans le sens où Blackwater n'est plus, alors, épargnée par son statut de contributeur à la sécurité en Irak. D'autres incidents du même genre avaient déjà impliqué Blackwater, mais tous avaient été réglés en sous-main ou classés. Pourtant, en dépit des protestations véhémentes du gouvernement irakien, Blackwater continue ses missions en Irak, tout simplement parce que l'armée américaine et les Etats-Unis en sont arrivés à un point où le recours aux mercenaires est devenu indispensable et nécessaire, quel que soit le prix à payer. Eric Prince, le fondateur de Blackwater, n'a pas à répondre des exactions de ses employés ; l'enquête américaine sur place est manifestement bâclée, et tout est fait pour étouffer un incident qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour l'engagement américain en Irak. Blackwater, quant à elle, contre-attaque par une intense campagne de propagande en sa faveur : elle est renommée Blackwater Worldwide. Blackwater est bien le symbole de la révolution des affaires militaires conçue sous l'administration Bush, une externalisation massive des opérations de l'armée américaine, à tel point qu'à l'été 2007, on trouve semble-t-il plus de contractuels privés (180 000) que de soldats réguliers (160 000) en Irak (même si les chiffres sont difficiles à obtenir pour la première catégorie au moins). Le processus avait cependant commencé sous les mandats de Bill Clinton et même à partir de la première guerre du Golfe (1991).

- cette privatisation des affaires militaires s'est accélérée après les attentats du 11 septembre 2001 et la réaction de l'administration Bush aux attentats. Dick Cheney avait été un des grands promoteurs des débuts de cette méthode au moment de la guerre du Golfe et lors des conflits dans les Balkans (formation de troupes croates pour lutter contre les Serbes par exemple). La société qui en a le plus bénéficié est Blackwater, au départ petite entreprise de sécurité installée à Moyock, en Caroline du Nord, dans une zone marécageuse (d'où son nom). L'entreprise est dirigée par Eric Prince, un multimillionaire chrétien qui n'a jamais caché ses sympathies pour le camp républicain et pour un fondamentalisme chrétien parfois à la limite de l'extrême-droite. Le principal succès initial de Blackwater est d'obtenir le contrat pour la protection de Paul Bremer, le premier super-gouverneur irakien après la campagne de 2003, lequel, à la fin de son mandat, fait publier le 28 juin 2004 le fameux Ordre 17, qui garantit l'immunité totale aux compagnies de sécurité comme Blackwater engagées en Irak. Une guerre qui a justement provoqué l'ascension de telles compagnies en raison des limites mêmes de l'armée américaine face aux multiples théâtres d'opérations : politiquement et économiquement, embaucher des mercenaires est bien plus facile. Même si Eric Prince et le milieu dans lequel il évolue sont caractérisés par une idéologie de suprématie chrétienne. C'est le lynchage de 4 contractuels de Blackwater à Falloujah le 31 mars 2004 qui, paradoxalement, en propulsant la compagnie sur le devant de la scène médiatique, fait sa fortune tout en dévoilant en plein jour l'importance de ces "mercenaires", dont on taisait le nom jusque là, dans la campagne irakienne des Etats-Unis.

 

- Blackwater se résume en un nom, celui de son fondateur, Eric Prince. Héritier d'une dynastie industrielle bâtie par un self-made-man dans le Michigan, financier des causes républicaines (plus de 100 000 dollars pour la première campagne présidentielle de G.W. Bush) et d'extrême-droite comme le Conseil de Recherche sur la Famille animé par des évangélistes ultra-conservateurs, Eric Prince a lui-même opté en 1992 pour le candidat d'extrême-droite Pat Buchanan face à Bush père. Prince passe ensuite 4 années comme commando SEAL dans l'US Navy, avant de revenir aux affaires familiales après la mort de son père. La vente de l'empire paternel permet au jeune homme de se retrouver milliardaire ; sa conversion au catholicisme ne le détourne pas de la tradition familiale et il injecte son argent dans les organisations de la droite catholique extrêmiste : Catholic Answers, par exemple, une organisation fondamentaliste basée à San Diego. Prince est également présent dans le Conseil Secret de la Politique Nationale, une organisation de conservateurs fondée en 1981 qui cherche à définir les orientations futures du pays (on y trouve par exemple le président de la NRA, l'organisation militant pour le port des armes à feu). Il est aussi très lié avec des nombreuses personnalités de l'administration Bush -Dick Cheney ou Donald Rumsfeld. Prince finance aussi le programme Prison Fellowship, une association qui veut réformer les prisons américaines par la foi. Prince a contribué également au programme Evangéliques et Catholiques Ensemble (ECT), consacrant l'ascension des théocons (théo-conservateurs, conservateurs religieux) et leur unification ce qui permit notamment l'élection de G.W. Bush à la présidence. Il a aussi offert plus de 200 000 dollars à l'Institut Haggai d'Atlanta, qui se vante d'avoir formé plus de 60 000 missionnaires évangéliques destinés à aller prêcher la bonne parole dans les pays sous-développés. Avec les attentats du 11 septembre, la carrière de Prince allait connaître un formidable coup d'accélérateur.

- si Prince tend aujourd'hui à considérer Blackwater comme la 5ème branche de l'armée américaine (!), les débuts n'en furent pas moins modestes. C'est Al Clark, l'un des formateurs SEAL de Prince, qui avait eu l'idée d'une entreprise bâtissant un site spécialement dédié à l'entraînement des forces de sécurité. A ce moment-là, vers 1993, l'âge d'or des républicains est terminé après la défaite de Clinton. Certains ultra-conservateurs posent même la question d'une confrontation brutale avec le pouvoir, position très disputée dans le camp républicain lui-même. C'est dans ce contexte que Prince acquiert une immense étendue de terrain en Caroline du Nord, près d'un immense marécage, le Great Dismal Swamp. L'immense complexe de Moyock commence alors à accueillir des compétitions de tir et enchaîne les séances d'entraînement. Deux événements, en 1999, accroient son audience : en avril, deux lycéens ouvrent le feu dans un lycée de Littleton, au Colorado : c'est le fameux massacre de Columbine. En septembre, Moyock accueille un concours de tirs dédié à 400 personnels du SWAT, les forces spéciales de la police urbaine. Clark, en désaccord avec la politique de Prince, qui vise à recevoir le plus grand nombre de personnes aux dépens d'un certain élitisme dans la formation, jette l'éponge. Après l'attentat contre le destroyer USS Cole en octobre 2000, Blackwater décroche un contrat avec l'US Navy. Mais c'est le 11 septembre 2001 qui va marquer l'ascension de la firme dans le marché de la sécurité. Blackwater est alors sollicitée par plusieurs départements des administrations de sécurité américaine ; le directeur exécutif de la CIA, Krongard, donne un coup de pouce à l'entreprise. En mars 2003, après l'invasion de l'Irak, Blackwater décroche le contrat pour la protection du premier gouverneur du pays, Paul Bremer. L'épopée des mercenaires en Irak commence.

- Bremer, comme Prince, est un catholique reconverti respecté par les évangélistes et les néo-conservateurs. Il a été le bras droit de Kissinger, puis d'Alexander Haig sous Reagan. Il travaille ensuite dans une société d'assurances, dont 295 employés sur les 1 700 présents meurent dans l'effondrement des tours du World Trade Center. Sa nomination à la tête de la reconstruction de l'Irak est très contestée. Bremer mit pour ainsi dire le pays en coupe réglée, procédant au licenciement de tous les militaires irakiens (plus de 400 000) et d'une bonne partie des cadres civils, qui vont en grande partie rejoindre les rangs de la résistance. Influencé par l'idéologie religieuse qui anime aussi Prince, il utilise l'Irak comme tremplin pour les activités des multinationales américaines aux dépens des locaux. C'est cet homme que Blackwater doit protéger à partir d'août 2003. A ce moment-là les attaques contre les forces américaines vont crescendo. Bremer lui-même est pris sou le feu d'un IED (engin explosif improvisé) et de tirs d'AK-47 lors d'un déplacement, en décembre. A la fin du mandat de Bremer, en mai 2004, on compte déjà plus de 20 000 contractuels privés de sécurité en Irak. Les salaires alléchants des entreprises comme Blackwater attirent tous les anciens des forces spéciales et des troupes d'élite américaines, mais aussi des personnes moins recommandables comme les mercenaires sud-africains. La société britannique Erynnis se construit en moins d'un an une armée privée de 14 000 hommes, dont certains Irakiens. Mais on ne parle pas encore de mercenaires à ce moment-là ; beaucoup d'Irakiens pensent que ces hommes sont des agents de la CIA, voire du Mossad israëlien. L'incident de Falloujah va permettre à Blackwater d'accroître encore son emprise sur un marché devenu des plus exponentiels.

 

- le 30 mars 2004, 4 contractuels de Blackwater imprudemment aventurés dans la ville de Falloujah sont tués et mis en pièces par la foule, qui suspend deux des cadavres sur un pont de la ville. Falloujah connaît alors une situation très tendue depuis la fin de l'invasion en avril 2003. Pour ajouter à la tension, les Israëliens viennent alors d'abattre le chef spirituel du Hamas, le cheikh Yassin. Le gouvernement américain cherche alors à biaiser en parlant de contractuels civils, mais finalement, la réalité du mercenariat sera bien mise à jour. L'événement rappelle de mauvais souvenirs aux médias et aux dirigeants américains, qui font le parallèle avec le désastre de Mogadischio en 1993, qui avait entraîné le retrait américain de Somalie. Mais cette fois, l'administration Bush ne veut pas céder : les Marines reçoivent l'ordre de nettoyer Falloujah, après une étude du terrain réalisée par Jim Steele, ancien colonel des Marines qui avaient formé les milices contre les marxistes du Salvador pendant les années 80.

 

- au même moment, Blackwater se retrouve impliquée dans un autre incident, à Nadjaf, une des villes saintes du chiisme, le 4 avril 2004. Moqtada al-Sadr est alors devenue l'une des cibles des Américains en Irak, qui craignent le pouvoir de ce manieur de foules. Il peut compter alors sur 10 000 hommes dans tout le pays. Bremer décide de faire arrêter l'un de ses lieutenants le 3 avril. Le lendemain, à l'appel d'al-Sadr, une foule importante se dirige sur Kufa, puis à Nadjaf. Elle approche du quartier-général des forces d'occupation, où se trouvent seulement quelques Marines, des soldats salvadoriens et 8 contractuels de Blackwater. Ces derniers, réfugiés sur le toit du bâtiment, dirigent le tir qui s'abat sur les Irakiens en contrebas. Le nombre des victimes demeure difficile à établir, mais certaines sources parlent de 20 à 30 morts et plus de 200 blessés. Pour les chiites, c'est le signal de l'insurrection.

- le même jour, les Marines se lancent à l'assaut de Falloujah, appuyés par les chars, les hélicoptères et l'aviation. L'opération Vigilant Resolve est parfois présentée comme une mission de représailles après le meurtre des contractuels de Blackwater. Les combats, très violents, font beaucoup de victimes chez les civils -280 morts et 400 blessés au moins. Une deuxième offensive suivra en novembre. Au total 700 frappes aériennes seront dirigées sur Falloujah, 18 000 des 39 000 bâtiments de la ville seront détruits.

 

- Prince déploie alors un ensemble de lobbyistes pour défendre la cause de Blackwater aux Etats-Unis. Parmi eux Paul Behrends, membre influent du Alexander Strategy Group. Prince et Behrends ont été membres de Liberté chrétienne internationale, une organisation de missionnaires évangélistes regroupant des anciens de l'administration Reagan, et qui appuie la politique de Bush contre le terrorisme. Pourtant, des démocrates commencent à poser des questions sur les activités de Blackwater. Cela n'empêche pas Prince d'agrandir le complexe de Moyock, qui passe de 2 700 à 6 400 m². Une conférence accueille David Grossman, auteur de L'Acte de tuer, et qui annonce alors : "Les méchants arrivent avec des fusils et des armures ! En un seul jour, ils anéantiront notre mode de vie !". En Irak, les contractuels deviennent la cible des attentats et des enlèvements. Malgré cela, de nombreuses sociétés emboîtent le pas à Blackwater. L'armée américaine, en sous-traitant des tâches au départ non-combattantes mais progressivement de plus en plus combattantes, crée un appel d'air. Le scandale d'Abu Ghraib en avril 2004, où auraient été impliqués quelques membres de Blackwater, n'altère pas les capacités de l'entreprise qui, en plus de proposer des salaires largement supérieurs à ceux des forces régulières, n'hésitent pas à surfacturer ses services. Une entreprise britannique, Aegis, fondée par Tim Spicer, un ancien des SAS, est alors violemment prise à partie : Spicer, en effet, a précédemment dirigé la société Sandline qui s'est faite remarquer par son intervention musclée en Sierra Leone pendant la guerre civile. En 2006, on trouve ainsi plus de 21 000 contractuels britanniques en Irak. En juin 2004, un convoi de Blackwater comprenant des Américains et des Polonais, ancien de l'unité anti-terroriste GROM, est attaqué sur la route entre la Zone Verte et l'aéroport, et plusieurs mercenaires sont tués. Lorsque Paul Bremer quitte l'Irak fin juin 2004, la situation s'est dégradée à un point tel que son escorte comprend 17 véhicules Humvee, trois hélicoptères de Blackwater avec des tireurs d'élite, 2 hélicoptères Apache et des chasseurs-bombardiers F-16.

- Blackwater se retrouve aussi, en juillet 2004, impliquée dans le "Grand Jeu" mené en Asie Centrale par les Américains. Le but est alors de mettre la main sur le pétrole et le gaz de la mer Caspienne, plus accessibles depuis la chute de l'URSS. Pour assurer sa position dans la région, le gouvernement américain n'hésite pas à contribuer à la révolution des Roses en Géorgie, en 2003. Il s'implique aussi dans le renouveau militaire de l'Azerbaïdjan et du Kazakhstan, dans le but de former des unités spéciales destinées à la protection de l'oléoduc devant acheminer les hydrocarbures jusqu'en Turquie. Le but est aussi d'avoir une base proche du théâtre d'opérations du Moyen-Orient, alors que l'on évoque une attaque probable contre l'Iran voisin. C'est bien évidemment Blackwater qui reçoit la mission de créér l'équivalent d'une unité SEAL sur place. L'importance stratégique du pays se voit aux membres de la Chambre de commerce américaine locale : James Baker, Kissinger, anciennement Dick Cheney et Richard Armitage. Les Blackwater s'attèlent à la tâche en récupérant une ancienne base des Spetnatz à Bakou. Ils protègent les lieux jusqu'à l'ouverture du très controversé oléduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) en mai 2005. Tout cela en appuyant le président azéri Ilham Aliyev, qui malheureusement n'est pas particulièrement connu pour son respect des droits de l'homme.

 

- Blackwater recrute aussi des soldats étrangers pour alimenter la demande en mercenaires en Irak ou ailleurs. On est là dans la continuité de l'Ecole militaire des Amériques, qui a formé pendant la guerre froide plus de 60 000 militaires d'Amérique latine à la "contre-insurrection", prônant des méthodes des plus expéditives. L'un des principaux foyers de recrutement est le Chili, où un intermédiaire, Pizarro, ancien commando, recrute des centaines ex-membres de l'armée chilienne, dont beaucoup sont vétérans du régime de Pinochet. A partir de novembre 2003, et en moins de deux ans, celui-ci fournit 756 anciens militaires chiliens à Blackwater. Une fois connue, le procédé suscite un tollé dans la société chilienne, encore mal remise du coup d'Etat de 1973 et de ses suites. Le nombre aurait pu être bien plus important si Pizarro n'avait commis l'erreur de traiter aussi avec Triple Canopy, l'un des concurrents de Blackwater, en proposant des hommes de seconde main pour maximiser ses profits, ce qui provoque évidemment l'ire de Prince et la fin du contrat. Autre lieu de recrutement, la Colombie, où les forces armées bénéficient de l'assistance américaine pour la lutte contre la drogue ; des contrats mirobolants sont proposés, qui d'ailleurs ne sont pas toujours honorés en Irak. Une autre entreprise, Your Solutions, utilise la base de Lepaterique, au Honduras, pour former des mercenaires ; cette même base avait servie à la CIA pour entraîner les Contras et le fameux bataillon 316, employés contre les socialistes nicaraguayens et en tant qu'escadron de la mort dans les années 80. Oscar Aspe, un ancien militaire chilien et associé de Pizarro ayant travaillé pour Blackwater en Irak, est l'un des responsables de Lepaterique où il forme un certain nombre de Chiliens mercenaires, une initiative qui lui vaut l'interdiction d'exercer par le Honduras fin 2006.

- en janvier 2005, les familles des 4 Blackwaters tués à Falloujah portent plainte contre l'entreprise. Celle-ci, appuyée sur son groupe de pression et par une batterie d'avocats, échappe à toute poursuite. Un autre incident avait encore mis Blackwater sous le feu des projecteurs, le crash du Blackwater 61, un avion privé au service de l'armée américaine, le 27 novembre 2004 en Afghanistan. Manifestement des fautes avaient été commises, mais au nom du secret d'Etat et de la contribution de Blackwater à l'effort de guerre, comme lors du procès des morts de Falloujah, l'entreprise reste intouchable. La division aviation de Blackwater, créée en avril 2003, rappelle pour beaucoup la célèbre Air America de la guerre du Viêtnam utilisée par la CIA. Il est quasiment certain que ses appareils participent au transport des prisonniers vers des pays laxistes en matière de droits de l'homme, où se trouvent des prisons secrètes qui permettent de pratiquer la torture, si besoin.

- un des autres personnages-clés de Blackwater est J. Coffer Black, un ancien de la CIA qui pendant la guerre froide a servi en Rhodésie, en Afrique du Sud, en Somalie et en Angola avant de se retrouver au Soudan entre 1993 et 1995 pour surveiller, notamment un certain Ben Laden. Mais on ne lui donna pas l'autorisation d'opérer, même si en août 1994 c'est lui qui mène l'arrestation du fameux terroriste Carlos. En 1999, il dirige le Centre anti-terroriste de la CIA. Il prétend ensuite ne pas avoir eu assez de moyens pour arrêter Ben Laden, mais d'autres spécialistes avancent qu'il a surtout développé les opérations spéciales paramilitaires au lieu d'infiltrer l'organisation du milliardaire saoudien. Des opérations faisant déjà appel à des mercenaires privés, qui seront engagés en Afghanistan lors d'Enduring Freedom. En 2004, c'est Black qui coordonne les forces de sécurité lors des Jeux Olympiques d'Athènes, en Grèce. Ses déclarations intempestives sur la capture de Ben Laden, imminente selon lui, poussent néanmoins le gouvernement à le mettre sur la touche et, début 2005, il entre chez Blackwater. Autre personnage sulfureux accueilli chez Blackwater, Joseph E. Schmitz, un catholique fondamentaliste qui supervisait l'emploi des contractuels privés en Afghanistan en en Irak entre 2002 et 2005, un mandat qui donna lieu à de nombreuses fraudes : le contrat des avions-ravitailleurs de Boeing, le problème d'Abu Ghraïb, l'esclavage sexuel... d'où l'intérêt de rejoindre ensuite Blackwater, puisqu'il était la cible de nombreuses critiques, y compris dans le camp républicain, notamment de John Mc Cain.

 

- le successeur de Bremer en Irak fut John Negroponte, vite baptisé "le proconsul". Il avait en effet dirigé l'ambassade au Honduras à partir de 1981, où se trouvait le plus grand centre de la CIA destiné à former les Contras envoyés au Nicaragua, tout en appuyant la junte locale au service des Etats-Unis. L'ambassade en Irak regroupe vite 2 500 agents de sécurité, soit plus qu'un régiment de Marines, ainsi que 500 agents de la CIA. Negroponte accélére une politique qui existait déjà avant son arrivée, l'option "Salvador", qui consiste à financer des groupes irakiens armés pour lutter contre l'insurrection. Negroponte, victime de ses choix, est congédié dès février 2005, mais le mal est fait. Pourtant le marché des mercenaires se porte toujours aussi bien, et obtient même des financements supplémentaires après qu'un hélicoptère Mi-8 piloté par des Bulgares au service de Blackwater ait été abattu par un missile sol-air SA-7 utilisé par les insurgés.

- Blackwater investit ensuite un autre marché porteur : la sécurité intérieure des Etats-Unis. Immédiatement après que le cyclone Katrina ait ravagé La Nouvelle-Orléans, le 29 août 2005, 150 mercenaires armés jusqu'aux dents débarque dans la ville pour y faire régner l'ordre. Prince prétend que ses hélicoptères ont même aidé les garde-côtes à sauver des sinistrés. L'opération est en tout cas fort rentable : en juin 2006, les contrats obtenus pour Katrina ont déjà rapporté 73 millions de dollars à Blackwater. Certains appellent bientôt La Nouvelle-Orléans "Badgad-sur-bayou" tant se multiplient dans les rues les mercenaires destinés à protéger des installations privées. Ceux de Blackwater sont équipés de fusils d'assaut M-4, de fusils à pompe Mossberg et de Glock 17. La société Instinctive Shooting International, composée de vétérans des forces militaires israëliennes, expédie tout un contingent dans la ville. Au final, l'Agence Fédérale pour les Situations d'Urgence reçoit moins de fonds que ceux destinés aux forces de sécurité. L'implication des Blackwater dans la catastrophe est violemment critiquée dans le pays. Cela n'empêche pas Blackwater de lorgner vers un autre projet, celui de la militarisation de la frontière avec le Mexique. En avril 2005, le projet de corps de défense civil (Minutemen, en référence aux miliciens de la guerre d'Indépendance) est ressorti des tiroirs. Parmi les soutiens du projet, Duncan Hunter, parlementaire chevillé à Blackwater.

- fin 2006, lorsque Donald Rumsfeld quitte le secrétariat à la Défense, le travail de privatisation de l'armée américaine est déjà bien avancé. A ce moment-là, Blackwater déploie 23 000 personnels dans 9 pays et dispose d'une réserve de 21 000 membres. Prince va même jusqu'à proposer de mettre une brigade de contractuels à disposition du gouvernement (!). Blackwater ouvre un centre nord dans l'Illinois. En mars 2006, au salon des Forces spéciales armées d'Amman en Jordanie -dont le souverain a fait appel à Blackwater pour former ses propres troupes d'élite-, Coffer Black annonce à la stupéfaction des militaires américains présents que Blackwater est prête à déployer un corps expéditionnaire pour assurer une mission de maintien de la paix, évoquant particulièrement le Darfour. Prince avait déjà formulé l'idée en février 2005 ; le Darfour est un sujet cher au coeur de Liberté chrétienne internationale, cette organisation de missionnaires évangéliques dont a fait partie le patron de Blackwater. Une proposition soutenue par la presse, néo-conservatrice comme Mark Hemingway dans le Weekly Standard, mais aussi Max Boot dans le Los Angeles Times ou Ted Koppel dans le New York Times. Blackwater assure aussi son avenir en contribuant à la montée en puissance de l'association des mercenaires, répondant au doux nom d'Association Internationale des Opérations de Paix. Cet organisme vise surtout à fournir un blanc-seing aux opérations des mercenaires à travers le monde en édictant une sorte de code de conduite, rarement respecté dans les faits ; Blackwater s'est d'ailleurs retiré de l'organisation après la fusillade de la place Nisour, pour avoir plus de marge de manoeuvre. Au printemps 2008, 180 000 mercenaires serviraient en Irak, toujours protégés par l'Ordre 17 de Bremer. Un autre cas intéressant est celui des mercenaires sud-africains. Après l'intervention de la société de mercenaires sud-africains, regroupant d'anciens nervis de l'apartheid, Executive Outcomes, en Angola, puis au Sierra Leone avec Sandline dans les années 90, l'Afrique du Sud fit passer une loi interdisant l'activité mercenaire. Mais manifestement, la loi ne fut pas appliquée puisqu'en 2004, une tentative de coup d'Etat ratée en Guinée-Equatoriale impliquait une soixantaine de mercenaires sud-africains conduits par Simon Mann, ancien des forces spéciales britanniques et associté de Tim Spicer à Sandline. A l'époque, on estime que 2 000 mercenaires sud-africains se trouvent en Irak. Le 29 août 2006, l'Afrique du Sud vote une loi anti-mercenaires des plus sévères, malgré les protestations de l'association internationale. Blackwater, elle, crée la division Greystone, une filiale implantée à La Barbade et qui cherche à recruter des mercenaires dans les endroits les plus mal famés de la planète. Peu d'informations filtrent sur cette division, de même que sur le financement des opérations de sécurité en Irak. Blackwater a elle seule aurait déjà empoché plus d'un milliard de dollars. Le poids des sociétés de sécurité privée dans l'économie mondiale s'élèverait à 100 milliards de dollars. En février 2006, le Pentagone reconnaît symboliquement l'importance des mercenaires en incluant Blackwater dans les "Forces Totales" de l'armée américaine. Cofer Black fait suivre l'événement de plusieurs déclarations assimilant les Blackwater aux "chevaliers de la Table Ronde", engagés dans un combat épique pour la défense de la chrétienté.

- en septembre 2007, Blackwater annonce qu'elle est sur les rangs pour des contrats dans la lutte anti-drogues en Amérique latine et à la frontière mexicaine, marchant ainsi sur les plates-bandes d'un de ses principaux concurrents, DynCorp. Le projet mexicain est abandonné début 2008 après la résistance des habitants de la petite ville où la société devait s'implanter. Le centre de Moyock, lui, forme quelques 25 000 personnels par an. Benazir Bhutto, avant d'être assassinée en décembre 2007 au cours de la campagne présidentielle pakistanaise, aurait sollicité les services de Blackwater pour sa protection. La firme développe aussi des matériels militaires comme le véhicule blindé "Grizzly", construit dans une entreprise installée... en Caroline du Nord, ou le drone Polar 400. La création de Total Intelligence Solutions privatise aussi un autre secteur, celui du renseignement. Washington dépense déjà 42 milliards de dollars pour l'embauche d'agents privés ; 70 % du budget de défense américain va au secteur privé. Total Intelligence Solutions est dirigée par des anciens de la CIA, à l'image de Black, qui mettent à profit leurs anciennes relations dans le cadre de leurs activités gouvernementales pour obtenir des renseignements et des contrats (Jordanie, par exemple). L'Irak est au coeur de la campagne présidentielle américaine de 2008, mais aucun des deux candidats démocrates, Barack Obama ou Hillary Clinton, malgré certaines déclarations de circonstance, n'a pu envisager de se séparer des sociétés privées assurant la protection des diplomates américaines dans la Zone Verte : Blackwater, Triple Canopy et DynCorp. Au-delà de ce constat, le plus inquiétant est sans doute l'expansion considérable de Blackwater vers des domaines jusque-là épargnés.

dimanche, 09 août 2009

Attentat-suicide contre l'ambassade de France en Mauritanie

ATTENTAT_5678.JPGUn kamikaze, âgé de 22 ans et connu des services de sécurité comme étant membre de la mouvance djihadiste,  ceinturé d'explosifs, s'est fait sauter hier soir à proximité de l'ambassade de France en Mauritanie, à Nouakchott. Deux gendarmes mobiles de l'ambassade, qui étaient en train de faire un footing à proximité du kamikaze, ont été blessés -manifestement le kamikaze se dirigeait vers eux quand il  actionné ses charges. Un Mauritanien a également été blessé par l'explosion.

La Mauritanie, relativement épargnée par le phénomène du terrorisme islamique après les attentats du 11 septembre 2001, est depuis quelques années la cible d'attaques : récemment, le 23 juin, un Américain travaillant pour l'humanitaire, Christopher Leggett, a été tué en plein jour dans l'un des quartiers de la capitale mauritanienne. Manifestement c'est l'organisation dite Al Qaïda au pays du Maghreb islamique (ex-GSPC) qui rayonne efficacement à partir du sud et de l'est algérien. En Mauritanie, les islamistes n'ont aucune difficulté à recruter des jeunes désoeuvrés par le manque de perspectives économiques et sociales, tant le vivier est important dans les quartiers déshérités de Nouakchott. C'est toutefois la première utilisation de l'attentat-suicide par les islamistes en Mauritanie, ce qui dénote un changement de mode opératoire.

L'attaque contre les intérêts français s'explique sans doute par le fait que Paris soutient désormais le président-général Aziz, qui s'était emparé du pouvoir en 2008 après un coup d'Etat, chassant le premier président démocratiquement élu, ce que la France avait alors condamné. Mais depuis, celle-ci appuie la politique de fermeté du président mauritanien contre l'islamisme et les attentats. Il ne faut donc pas s'étonner de voir la présence française sur place prise pour cible. Al Qaïda au Maghreb avait déjà exécuté 4 touristes français en 2007 et s'en était pris en 2008 à l'ambassade d'Israël.

Photo : les lieux de l'attentat-suicide, près de l'ambassade française à Nouakchott.

samedi, 08 août 2009

Al Qaïda au pays du Maghreb islamique derrière Boko Haram

logo_gspc.jpgC'est ce que prétendent les journaux Private Nation et The Nation. L'ex-Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat, devenu Al Qaïda au Maghreb, aurait entraîné en Algérie certains membres de la secte Boko Haram entre 2006 et 2009. Des armes auraient été acquises en Afghanistan.

Ce sont notamment 6 experts artificiers qui auraient été formés, et l'on s'explique mieux ainsi l'habile utilisation d'explosifs et autres engins incendaires par les Boko Haram pendant les affrontements de la fin juillet.

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