dimanche, 07 juin 2009

Tadhg O HANNRACHAIN, "Guerres de religion ou guerres ethniques ? Les conflits religieux en Irlande, 1500-1650", La Revue Historique n°649, 2009, p.65-97.

Dans mes résumés d'articles pertinents pour les programmes des concours, il me restait à parler de l'histoire moderne et de son sujet : Les affrontements religieux en Europe, début du XVIème siècle-milieu du XVIIème siècle, tombé d'ailleurs à la surprise générale à l'écrit du CAPES d'histoire-géographie, puis en sujet de dissertation dans la deuxième épreuve de l'agrégation d'histoire. Voici le résumé d'un article traitant des conflits religieux en Irlande sur toute la période.

 

En Irlande, les années 1500-1650 voient l'établissement de confessions rivales profondément ancrées dans les populations, particulièrement en Ulster où l'immigration protestante a été la plus massive. Parallèlement se développent une identité catholique à base ethnique, un courant presbytérien d'origine écossaise et une population anglicane dominante majoritairement anglaise. En dehors de l'Ulster pourtant, ces trois tendances cohabitent rarement, ce qui signifie que la coexistence est la règle, jusqu'aux affrontements de la mi-XVIIème siècle qui durcissent la polarisation religieuse. Ce problème est notamment le résultat de l'accroissement du pouvoir de l'Etat anglais dans l'île entre 1530 et 1603, date de la mort d'Elizabeth Ière. Au début du XVIème siècle, la présence anglaise est des plus réduites et se limite au fameux Pale, la zone contigüe à Dublin ; elle est relayée par des familles anglo-normandes comme les Fitzgerald, comtes de Kildare, ou les Butler d'Ormond. La conscience de différences ethniques (Gaëliques contre Anglais) ne débouche pas sur des affrontements violentes, plus dus à des buts géopolitiques et de prédation.

L'Eglise irlandaise se caractérise par le rôle central des monastères, son implantation rurale, sa pauvreté et la participation des clercs aux violences ; elle est atypique dans la chrétienté occidentale. L'Eglise s'est adaptée en fait aux réalités locales. Le clergé irlandais est pourtant loué pour sa conduite. Les ordres mendiants, en particulier les réformés de l'Observance, dominent l'ensemble : ils exercent un monopole sur les études de théologie. Sur les 32 évêchés, 10 sont contrôlés par les Anglais, et les évêques ont à la fois des responsabilités spirituelles et séculières. Ces mécanismes originaux permettent de surmonter la division ethnique, malgré le contrôle du pouvoir royal, représenté par un cardinal protecteur à Rome dès 1492. La souplesse de l'encadrement ecclésiastique atténue les tensions, comme cela a été étudié dans le diocèse d'Armagh. Pourtant le succès n'est pas toujours aux rendez-vous : le chapitre général des Cisterciens réuni en 1496 jette l'éponge sur une réforme en raison d'attaques contre les Anglais ; les Anglo-Irlandais s'accrochent aux pratiques canoniales du catholicisme. La peur d'une contamination gaëlique de la communauté coloniale, combinée à une aliénation politique et économique, entraîne une réaction conservatrice face à la Réforme.

Les premiers bouleversements religieux n'ont ainsi pas beaucoup d'impact en Irlande, île qui n'a pas connu le lollardisme, où l'anticléricalisme est très faible, et surtout où l'on ne trouve pas d'université. Les grands lignages échangent en revanche facilement une soumission politique contre certains avantages. La culture gaëlique n'est pourtant pas hostile au protestantisme, puisqu'en Ecosse, un calvinisme rural trouve vite ses marques. En Irlande cependant, le XVIème siècle est caractérisé par un attachement croissant au catholicisme à la fois de la population gaëlique, mais aussi des coloniaux de la période pré-élisabethaine. Le changement religieux s'est en effet trop articulé avec le renforcement du pouvoir de l'Etat anglais, très mal vu en Irlande. Henri VII et Henri VIII tentent de remettre en cause la délégation trop commode des responsabilités à l'aristocratie coloniale, ce qui provoque la révolte des Fitzgerald en 1534. Les révoltés utilisent l'argument de la rupture du roi avec Rome pour renforcer leur cause. A partir de ce moment-là et jusqu'au années 1640, ce sont des administrateurs venus d'Angleterre qui prennent en charge les affaires irlandaises. Le Kingship Act de 1541 tente de soumettre à la fiscalité royale la population gaëlique, en plus des colons, ce qui renforce le mécontentement. Les gouverneurs anglais aboutissent à un échec politique, la couronne ne consacrant pas beaucoup de fonds à l'Irlande ; la création de Trinity College, en 1590, intervient trop tard. Seul le bas-clergé irlandais s'est opposé à la rupture avec Rome en 1536-1537, et l'évêque réformateur de Dublin George Browne a bien du mal à prêcher la nouvelle doctrine dans son diocèse. Ce n'est qu'à la mort d'Henri VIII en 1547 que se manifestent des oppositions à la réforme edwardienne : contre le mariage des clercs, la négation de de la transsubstantiation et surtout demeure un fort attachement à la forme traditionnelle de la messe. Les évêques anglais essayent d'insister sur leur rôle de prédication, mais certains sont frappés dans leur intégrité physique, comme l'archevêque d'Armagh Hugh Goodacre, sans doute empoisonné par l'un de ses prêtres en 1553. La restauration catholique sous Marie est évidemment particulièrement bien vue en Irlande. Avec l'établissement de l'Eglise anglicane sous le règne d'Elizabeth, le calme revient, mais la situation financière de l'Irlande est dramatique. L'Eglise d'Etat n'a pas la possibilité de diffuser son message, faute de moyens et de dispositif scolaire approprié. La législation anti-catholique ne s'applique pas, d'ailleurs, avant Cromwell.

La communauté coloniale anglaise est pressurée par les exigences financières de plus en plus lourdes de la Couronne, qui bouleversent les structures économiques, provoquant la ruine de cités comme Athboy ou Kells. Les administrateurs anglais venus de l'extérieur accaparent les fonctions au détriment des locaux, tandis que les marchands investissent dans les secteurs dynamiques, meunerie et brasserie. Une ville comme Drogheda, considérée par le gouvernement comme plus sûre car base de colons anglais, est favorisée au détriment de Carrickfergus. Dans les années 1570, on voit en réaction à tous ces phénomènes l'apparition d'un patriotisme religieux, d'autant plus que les officiers anglais se comportent parfois comme en pays conquis. La révolte de James Eustace, vicomte Baltinglas en 1580, est un signe avant-coureur, mêlant des considérations à la fois religieuses, politiques et économiques. Réprimée militairement, cette révolte dans le Pale est prolongée par l'action de William Nugent, chef d'une partie de l'ouest du même Pale. En 1584, en vertu de la loi martiale, l'archevêque de Cashel nommé par le pape, Dermot O'Hurley, est torturé et exécuté, devenant le premier martyr de l'Irlande moderne. Ainsi les coloniaux se détournent de plus en plus du pouvoir royal, et les fils de bonne famille vont s'éduquer dans les collèges ouverts sur le continent, 18 en 1650, qui forment une élite cléricale qualifiée. Le pouvoir anglais doit affronter dans les années 1590 une coalition des seigneurs de l'Ulster, soutenus de manière intermittente par l'Espagne. Si la loyauté toujours proclamée des Old English coloniaux permet la victoire anglaise, il est désormais clair que ceux-ci se tournent vers Rome en matière religieuse.

Depuis la proclamation du royaume d'Irlande en 1541, l'Etat anglais a en fait raté l'assimilation pacifique, provoquant de plus en plus de conflits. Les révoltés ont de plus en plus recours à l'argument religieux, ne serait-ce que pour bénéficier de soutiens extérieurs. La répression anglaise, employant beaucoup plus de troupes, pratiquant la politique de la terre brûlée, visant aussi bien les combattants que les civils, et n'hésitant pas à recourir à la loi martiale, durcit les antagonismes. La révolte dans le Munster de James FitzMaurice FitzGerald, des Desmond, en 1569, s'explique ainsi par l'intrusion jugée trop importante de l'Etat anglais, considéré en plus comme hérétique. Exilé, l'aristocrate revient en 1572 avec un légat du pape, Nicholas Sanders, pour mener la rébellion. Les représailles anglaises sur le Munster sont terribles : peut-être un tiers de la population disparaît dans les affrontements. A la fin du siècle, la grande rébellion de O'Neill et O'Donnell seule dépasse la précédente par l'ampleur de la répression, alors que le fait religieux a été abondamment employé pour justifier le soulèvement. Du côté anglais, le système de l'administration indirecte favorise des comportements cyniques visant à l'enrichissement personnel, économique ou social, tout en supportant une appréhension militaire du problème irlandais. L'évangélisation est un échec total, notamment faute d'utiliser le gaëlique : Trinity College ne peut rivaliser avec Saint-Anthony de Louvain fondé en 1607, pépinière de la Contre-Réforme. Les Irlandais, face à la supériorité politique, militaire et technologique de l'Angleterre élizabethaine, se réfugient dans un catholicisme post-tridentin, alimenté par une historiographie des exilés, tel l'ouvrage de Philip O'Sullivan Beare en 1621. Les élites nationales, au cours du XVIème siècle, ont ainsi mis en avant le facteur religieux. A l'inverse, en Angleterre, le sentiment que les Irlandais sont des barbares qui finiront bien un jour ou l'autre par se convertir sort renforcé de l'expérience du XVIème siècle.

L'arrivée de Jacques Ier sur le trône en 1603 est d'abord perçu comme le signe d'un droit à la tolérance religieuse. Les réclamations des catholiques entraînent des troubles, et le lord gouverneur, Sir Arthur Chichester, se voit en 1604 chargé d'un plan de construction de forteresses pour verrouiller le Munster. Chichester, personnellement concerné par les affrontements du XVIème siècle, met en oeuvre une politique de conversion, liant religion et loyauté à la couronne. Sa cible est constituée par les Old English, mais la Couronne, de peur d'une rébellion, arrête les frais en 1607. On favorise alors un renouveau de l'émigration écossaise et anglaise, en particulier dans le Munster. On trouve dans cette vague des catholiques anglais, mais surtout pour la première fois, une importante communauté protestante irlandaise prend souche. Elle monopolise d'ailleurs les secteurs économiques dynamiques et supplante les vieilles familles coloniales. Une véritable église protestante s'installe aussi, formée en Angleterre, et dont l'action prosélyte est limitée. La politique de Chichester n'est pas abandonnée : le lord député Oliver St John, le chancelier et archevêque de Dublin Adam Loftus, l'évêque de Meath Thomas Jones emploient les mêmes procédés. Cette politique provoque un sentiment de malaise et d'injustice, à défaut de résultats proprement religieux. Les 30 premières années du XVIIème siècle voit ainsi un renforcement des frontières confessionnelles. Si la majorité des Irlandais, catholiques, reste fidèle à la monarchie Stuart, une église parallèle se met en place, établie par Rome entre 1618 et 1630. Du fait de la pauvreté des structures, ces ecclésiastiques de l'ombre menant une vie quasi-apostolique gagnent l'estime de la population. Des publications en gaëlique de catéchisme élémentaire, d'oeuvres inspirées de la théologie tridentine du continent, ou des traductions de grands ouvrages catholiques se multiplient en Irlande, sous la plume du prêtre Geoffrey Keating par exemple. Les textes confortent les Irlandais dans leur foi et attaquent le protestantisme ; cela n'empêche pas des controverses, entre les jésuites Henry Fitzsimon et William Malone opposés respectivement à John Rider et James Ussher dans les années 1620. On se bat surtout pour récupérer l'histoire de l'Eglise irlandaise antérieure à la Réforme au service de l'une ou l'autre cause.

Dans ce contexte de tensions, les femmes et les jeunes sont très impliqués dans le harcèlement des autorités. Les problèmes de dettes et d'hypothèques frappent surtout l'élite gaëlique, particulièrement après la nomination de Thomas Wentworth comme gouverneur en 1632. Le but de ce dernier est de donner à l'Eglise officielle les moyens d'une politique de conversion. En 1641, avec la chute du gouvernement Stuart, l'émergence des Covenanters écossais et du Long Parliament, la rébellion éclate en Irlande, sur un fond économique et social tendu, mais propulsé par le religieux : attaque et meurtres des protestants, destruction des bibles et livres liturgiques, refus de sépulture, etc. Du fait de la guerre civile, la rébellion n'est pas réprimée tout de suite, et les catholiques installent un véritable Etat, où en 1646 les protestants n'ont plus le droit de célébrer leur culte, sous l'influence du nonce italien GianBattista Rinuccini. Mais des différents se font jour dans le camp catholique : face à un parti du compromis avec le roi en échange de garanties se dresse un parti clérical radical, débouchant sur une guerre civile en 1648 où le second est écrasé. Les négociations avec le Lord lieutenant de Charles Ier, le marquis d'Ormond, ont lieu en 1649.

Mais le Parlement, victorieux dans la guerre civile dès 1648, s'attèle à la reconquête de l'Irlande entre 1649 et 1653. Les parlementaires sont enflammés par des discours éminemment anti-catholiques : ils sont traumatisés par les massacres de 1641, qu'ils montent à 150 000 morts, alors que les protestants étaient moins de 100 000 à  ce moment-là. Old English et gaëliques sont d'ailleurs confondus dans ce discours qui conduit au massacre quasi-systématique des prisonniers. Est-on en présence d'une guerre de religion ? Pour les Anglais, en fait, leur comportement se justifie par la question de la loyauté politique : les Irlandais sont vus comme d'invétérés rebelles, traîtres à leur royaume puisqu'ils ont pactisé avec l'étranger. A l'horreur de la superstition papiste se mêlent des considérations ethniques : la prétendue "barbarie" irlandaise. La campagne d'Irlande est présentée ainsi comme une oeuvre de civilisation en même temps qu'une mission de salut accomplie par les saints de l'armée de Cromwell. La période est donc celle de la plus féroce persécution contre les catholiques : le ton est donné avec le massacre de la garnison et de la population de Drogheda ; trois évêques sont exécutés ; après 1651, c'est l'exil pour les clercs. Les conséquences indirectes de la campagne (famine, épidémie, destructions, guérilla) aboutissent à la mort de 20 % de la population ; on comprend que l'événement soit resté gravé dans la mémoire irlandaise.

Cette violence polarise les différentes communautés d'Irlande sur le plan religieux. C'est le décalque des conflits culturels et ethniques préexistants qui fait la particularité du cas irlandais au sein des royaumes britanniques. Le conflit est ainsi plus "ethnico-religieux", reprenant des antagonismes qui préexistaient à la naissance de la Réforme. Les spécialistes rapprochent ainsi l'Irlande de l'Ukraine : la convergence des identités ethniques et religieuses (Polonais catholiques, Russes orthodoxes dans un cas, Irlandais catholiques, Anglais protestants dans l'autre) résulte d'une exacerbation des tensions. Pour les protestants irlandais, le massacre de 1641 équivaut à la Saint-Barthélémy française et donne naissance à un complexe de peur et de défiance par rapport aux catholiques irlandais. Pour les Irlandais catholiques, la campagne de Cromwell est inscrite dans le panthéon historiographique mythique des souffrances endurées par les catholiques, amplifié après les guerres contre Guillaume à la fin du XVIIème siècle.