dimanche, 06 décembre 2009
Jean-François ROUSSEAU et Olivier DURAND, Rodolphe DE KONINCK (dir.), Une seule terre à cultiver. Les défis agricoles et alimentaires mondiaux, Géographie contemporaine, Québec, Presses de l'Université du Québec (PUQ), 2009, 176 p.
Jean-François Rousseau est candidat au doctorat à la National University of Singapore et agent de recherche à la Chaire de recherche du Canada en études asiatiques. En plus de s’intéresser aux questions agricoles, ses recherches portent sur les fleuves transnationaux de la Chine et de l’Asie du Sud-Est. Il bénéficie du soutien du Conseil national de recherches en sciences humaines du Canada. Olivier Durand est technicien horticole, ingénieur agronome et anthropologue. Son envie de découvrir divers modèles agricoles l’a amené à travailler aux champs un peu partout dans le monde : France, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suisse, Côte d’Ivoire, Guadeloupe, Japon, Thaïlande et Bolivie. Pour répondre, à sa manière, aux défis agricoles et alimentaires mondiaux, il développe son expertise technique (environnementale et économique) en productions légumières. Rodolphe de Koninck, professeur de géographie, a rejoint les rangs de l’Université de Montréal à titre de titulaire de la Chaire de recherche senior du Canada en études asiatiques. Il est ainsi rattaché au Centre d’études de l’Asie de l’Est, tout comme au département de géographie, où il enseigne.
La collection Géographie contemporaine propose une tribune, non seulement aux géographes, mais aussi à tous les autres spécialistes d'autres disciplines intéressés par les problématiques territoriales, autour de plusieurs thèmes : la mondialisation, l'environnement, et l'aménagement du territoire, les outils de traitement de l'information géographique, la redéfinition des groupes et des collectivités par rapport à l'espace. Les choix sont donc clairs. Cet ouvrage reprend, de fait, le nom d'un atelier éponyme mis en place par la Chaire de recherche du Canada en études asiatiques, le Centre d'Etudes de l'Asie de l'Est de l'Université de Montréal et le Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal.
L'introduction présente les enjeux : l'agriculture, qui a d'abord la charge de nourrir la population, n'en est pas moins une forme d'art, et elle joue un rôle culturel. C'est une activité qui concerne aujourd'hui l'ensemble des sociétés et des Etats, puisque les investissements consentis dans l'agriculture voient leurs coûts partagés entre agriculteurs et autres composantes des sociétés. Les différentes formes de soutien à l'agriculture sont au coeur des débats assez houleux que connaît de nos jours l'OMC. C'est d'abord parce que l'agriculture est une forme d'activité très liée à son environnement géographique, ce qui n'est pas sans conséquence. Mais qu'est-ce-que l'agriculture ? Pour la Banque Mondiale, c'est la combinaison des productions céréalières, aquacoles et agroforestières, auxquelles s'ajoutent celles de l'élevage. L'agriculture est revenue au centre des préoccupation dans le monde car c'est un secteur en crise, une opinion traduite notamment dans le rapport de cette même Banque mondiale de 2008, intitulé Rapport sur le développement dans le monde. Une agriculture au service du développement. La thématique n'était plus apparue depuis 1982... si le rapport reconnaît l'échec des politiques d'ajustement structurels des grands bailleurs de fonds internationaux à partir des années 1980, il n'évoque pas le rôle important de la grande agriculture industrielle et se propose d'aider en priorité les populations vivant avec moins de 1,8 dollars par jour, seuil tout à fait insuffisant. Les auteurs font systématiquement le parallèle entre la situation mondiale et celle du Canada : un rapport, le rapport Pronovost, a été publié en février 2008, soulignant les forces et les faiblesses de l'agriculture québecoise. Les deux rapports soulignent la crise que traversent les systèmes agricoles mondiaux : l'agriculture n'arrive plus à remplir les fonctions qui lui sont dévolues. Plusieurs phénomènes sont apparus qui ont entraîné cette crise : la généralisation du libéralisme économique provoquant l'émergence de nouveaux acteurs, qui modifient eux-mêmes le rôle des Etats et des organisations internationales. Le secteur commercial a également beaucoup évolué. Autre-problème, le sous-financement chronique du secteur agricole, particulièrement dans les pays en développement : le manque d'infrastructures, qui s'ajoute aussi, souvent, à une gouvernance défaillante, n'arrange rien. Le but de l'ouvrage est donc de répondre à ces questions, à l'échelle mondiale, aire d'étude justifiée par les remarques précédentes. Le livre se divise en deux parties : la première divise les principaux défis de l'agriculture et de l'alimentation mondiales en 3 catégories, comprenant 10 défis chacune, chaque catégorie regroupant 2 sous-catégories à 5 défis. Chaque défi comprend une petite étude de cas en encadré. La seconde partie rassemble 23 interviews d'experts issues de l'atelier qui est à l'origine de l'ouvrage ; lesdits experts sont tous originaires du Canada mais apportent des points de vue assez variés.
Si l'on revient en détail sur la première partie, les défis sont regroupés autour de 3 catégories : les défis humains, les défis politico-économiques et les défis agro-environnementaux.
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La première catégorie s'organise autour du diptyque producteurs/consommateurs : si pour le premier membre, l'on trouve 3 milliards d'individus dans la population agricole, les cultures et les systèmes de production opposent très nettement pays développés et en développement. Face à la mondialisation des échanges agricoles, les défis ne sont évidemment pas les mêmes pour tous. Quant au deuxième membre, les consommateurs, leur nombre se montera à 8 milliards en 2025. La production devra donc augmenter pour suivre le rythme, mais pas de la même façon partout : elle devra quintupler en Afrique, par exemple. C'est donc bien les pays en développement qui souffriront en premier d'une pénurie de ressources alimentaires.
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La deuxième catégorie met face à face la libéralisation et la mondialisation des marchés agricole et alimentaire et l'arrivée d'un nouvel ordre mondial : quels sont les véritables coûts des aliments ? L'agriculture constitue encore un bon tiers du PIB des pays en développement, occupant les deux tiers de leur population active, alors que dans les pays riches, ces proportions sont des plus réduites. Le commerce des denrées agricoles représente seulement 7 % des échanges mondiaux, et concerne surtout des aliments transformés : vin, blé, boissons, soja. Les importations de denrées alimentaires ont beaucoup augmenté en 2008, en raison de l'accroissement des prix : la conjoncture profite donc aux exportateurs, souvent pays riches. Fin 2007, la FAO commence à prendre la mesure de la diminution des stocks mondiaux, les plus bas depuis 1983. Les prix s'en ressentent, et pourtant seulement 20 % du prix correspond à l'achat des matières premières sur la facture du consommateur occidental ; 30 % vont aux transformateurs et 50 % aux distributeurs. Recul de la production et déstockage risquent d'accentuer la faim dans le monde : les Nations Unies prévoient de nourrir à travers la planète 100 millions de personnes en 2009.
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La troisième et dernière catégorie confronte l'environnement, les risques bioécologiques et climatiques, aux systèmes de production et aux systèmes alimentaires. Les terres émergées constituent 29 % de la surface terrestre, et 38 % de ces terres sont utilisés à des fins agricoles. Mais ces espaces sont menacés : désertification, terres dégradées, déforestation, développement hydroélectrique, surpopulation, pollution, élévation du niveau moyen de la mer, etc. 18 % des terres cultivées sont irriguées, mais la répartition par continents est très inégale, comme la productivité par travailleur : de 10 quintaux par an dans les pays du Sud à culture manuelle, contre 5 000 quintaux/an dans les agricultures industrialisées des pays riches. L'augmentation de la population forcera sans doute à doubler la production mondiale : les réserves de terres cultivables et les méthodes durables sont bien présentes, mais il s'agit aussi d'éliminer la pauvreté rurale et urbaine, qui constitue un problème de taille.
Dans la deuxième partie de l'ouvrage se trouvent les 23 compte-rendus d'experts. Il serait fastidieux d'en faire la liste. J'ai préféré regrouper dans un tableau la réponse de ces intervenants à trois questions identiques, que l'on retrouve dans chaque échange. Ce tableau offre une bonne vue d'ensemble.
| Experts/Questions | Défi des 5 prochaines années | Défi des 10 prochaines années | Solutions |
| André Beaudoin secrétaire général de l'Union des producteurs agricoles du Québec | Prix des denrées alimentaires = coûts de production (en faveur des agriculteurs). | Implication de la société dans ces problèmes. | Engagement citoyen. |
| Stéphane Bernard professeur adjoint de l'université d'Ottawa, Ecole de développement international et mondialisation | Changements climatiques. | Reconstruire l'agriculture des Pays en Développement laminée par les pays riches et leurs subventions. | Soustraire l'agriculture aux règles du marché. Plus de spéculation sur les denrées alimentaires. |
| Bernard Bernier, professeur titulaire du département d'anthropologie, Université de Montréal. | Produire suffisamment pour toute la planète. | L'accès à la terre et l'utilisation à des fins agricoles. | Redistribution de la terre aux producteurs réels. |
| Frédéric Blaise, Président d'Enzyme. | Nouvelle forme de gouvernance mondiale. | | Intervention des moins de 35 ans dans les débats. |
| Dominique Caouette, professeur adjoint, Université de Montréal, Département de science politique. | Réencastrer les marchés dans le politique et le social. Définir la souveraineté alimentaire. | Repenser le modèle économique privilégié. | Reprise du pouvoir citoyen et du pouvoir consommateur. |
| Eric Chaurette, chargé de programme Afrique Inter Pares. | Ruée sur les agrocarburants. | Les changements climatiques. | Souveraineté alimentaire = droit des Etats de favoriser des politiques agricoles destinées au marché intérieur, pas à l'exportation. |
| Jean-Pierre Chicoine, directeur des programmes outre-mer Oxfam-Québec | Retour de l'agriculture comme préoccupation mondiale. | Production vivrière prioritaire. | Création de richesses. |
| Guy Debailleul, professeur titulaire, Université Laval, Département d'économie agroalimentaire et sciences de la consommation | Négligence du secteur agricole + remise en cause du modèle de consommation occidental. | Créer dans les pays du Sud les conditions pour moderniser l'agriculture. | Reconnaissance de la souveraineté alimentaire pour les Pays en Développement. Mobiliser d'intenses moyens sur une longue période. |
| Rodolphe de Koninck, professeur titulaire, université de Montréal, département de géographie | Produire et consommer sans détruire la planète. | Produire et consommer sans détruire la planète. | Réduire les échanges mondiaux. Favoriser l'agriculture végétarienne. Favoriser l'aquaculture non destructrice. Bannir les OGM et les agrocarburants. |
| Hélène Delisle, professeur titulaire, Université de Montréal, Département de nutrition | Faire face aux urgences = stocks bas. | Attention à la sécurité alimentaire. | Paix en Afrique pour lutter contre la pauvreté. |
| Marc Dion, sous-ministre, Ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec | Crise alimentaire mondiale | Environnement-énergie-santé. | Repenser la gouvernance mondiale. |
| Christophe Raoul Ewodo Président-directeur général Bioénergie et Biosécurité MSEC International Inc. | Utilisation équitable, rationnelle et durable des ressources alimentaires. | Assurer à toutes les nations la souveraineté alimentaire. | Souveraineté alimentaire davantage en évidence comme un droit humain. |
| Linda Gagnon, chargée de programme pour les projets en agroenvironnement Solidarité Union Coopération | Changements climatiques. | Changements climatiques. | Réduction et atténuation des émissions des gaz à effets de serre. Culture de plantes pour s'adapter aux changements. |
| Dario Iezzoni, directeur, ventes et marketing Santropol/Copardès | Changements climatiques. | Appauvrissement des sols. | Transport des aliments pour éviter le réchauffement climatique. Préparer la décroissance soutenable. |
| Bruno Jean, professeur, Université du Québec à Rimouski, Département sociétés, territoires et développement. | Stabilisation des prix. | Au Sud, organisation des producteurs entre eux. Au Nord, s'alimenter d'une façon qui ne tue pas. | Exception agricole : l'agriculture, très politique, doit être traitée comme un service public. |
| Isabelle Joncas, agronome | Quotas agricoles. Abolition des tarifs douaniers. Disponibilité de la main-d'oeuvre. | Changements climatiques. | Morcellement des lots agricoles. |
| Joanne Labrecque, professeure agrégée, Hautes Etudes Commerciales, Montréal | Sécurité alimentaire. | Question économique. | Responsabilité du consommateur. Remise en cause de leurs méthodes par les chaînes de distribution. |
| Jean Marcel Laferrière, agronome | Afrique : question de la sécurité alimentaire. | Augmentation des prix de l'énergie. Changements climatiques. | Freiner l'appauvrissement des sols en Afrique. Augmenter la productivité agricole. Soutenir l'agroforesterie. |
| Denis La France, enseignant, Cégep de Victoriaville | L'agriculture biologique doit prendre le pas sur l'agriculture occidentale à grande échelle. | Crise écologique mondiale. | S'inspirer du fonctionnement de la nature. |
| Harvey Mead, analyste du développement et philosophe | Dépendance énergétique liée au pétrole. | Manque d'aliments pour nourrir la population mondiale. | Ecouter les écologistes et les solutions déjà proposées précédemment. |
| Hugo Montecinos, chargé de projets | Situation des paysans producteurs. Biocarburants. | Solutions aux problèmes précédents. | Souveraineté alimentaire. |
| Frédéric Paré, agronome | L'agriculture et l'alimentation doivent être des biens communs, plus privés. | Droits à l'alimentation, à la santé, à un travail, à un environnement sain, au développement face à l'individualisme des systèmes alimentaires. | S'attaquer à la perte du patrimoine génétique. Décapitaliser le système alimentaire. Implication citoyenne au niveau politique. |
| Frédéric Sauriol, secrétaire général, Union paysanne. | Privatisation alimentaire. | Plus de spéculation sur l'eau, l'air et la terre. | Contrer la montée en puissance du modèle capitaliste dans l'agriculture. |
En conclusion, Rodolphe de Koninck rappelle que l'agriculture ne peut être réduite aux enjeux de l'urbanisation, de l'industrialisation et de la mondialisation. L'agriculture est dépendante des conditions naturelles, et la pression du premier terme envers l'autre s'est accentuée. L'activité est soumise à la concurrence de l'urbanisation et de l'industrialisation et du capitalisme qui les dirige. L'agriculture s'est soumise également à la logique d'accumulation des profits qui guide ce capitalisme et particulièrement l'industrie qui en est le moteur. OGM et biocarburants en sont devenus de tristes illustrations. Les biocarburants, surtout, gagnent du terrain en raison d'une désinformation prenant les allures de mystification : les agricultures du monde peinent déjà à nourrir la planète, tandis que l'économie soi-disant réalisée par les biocarburants est loin d'être authentique (qu'on songe à la production de ces biocarburants eux-mêmes...) et que ceux-ci ont surtout vocation à sauver l'industrie automobile, dont la remise en question est soigneusement laissée de côté. Se pose maintenant le problème de l'achat massif de terres dans les pays pauvres par des acteurs publics ou privés (Daewoo à Madagascar) des pays riches. C'est finalement l'absence de réglementation qui est principalement la cause de tous ces phénomènes.
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| Tags : agriculture, alimentation, monde, enjeux |
Fabrizio MACCAGLIA, Marie-Anne MATARD-BONUCCI, Atlas des mafias. Acteurs, trafics et marchés de la criminalité organisée, Paris, Autrement, 2009, 80 p.
Ce nouvel opus de la collection Atlas/Monde des éditions Autrement envisage, comme le révèle le sous-titre, les acteurs, les trafics et les marchés de la criminalité organisée. Fabrizio Maccaglia est maître de conférences en géographie à l'université de Tours ; Marie-Anne Matard-Bonucci est professeur d'histoire contemporaine à l'université Grenoble II, et on lui doit déjà une excellente Histoire de la mafia (1994, chez Complexe). Les cartes de cet atlas ont été réalisées par Alexandre Nicolas, cartographe-géomaticien et officier géographe.
Comme le précise l'introduction, l'enjeu de cet atlas est de considérer les mafias comme un acteur de la mondialisation. Ce dernier phénomène a en effet beaucoup profité à la criminalité organisée, même si le blanchiment d'argent sale, par exemple, se place loin derrière le détournement de fonds de chefs d'Etat corrompus ou l'évasion fiscale des grandes sociétés. Le mythe d'une criminalité transnationale organisée à l'échelle du monde a fait des émules, surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001 et la menace islamiste, accusée de liens avec ce monde mafieux. Pourtant, les acteurs mafieux sont loin d'être homogènes, et ils ne répondent pas tous aux mêmes degrés d'organisation. La coopération à l'échelle internationale est très ponctuelle et, surtout, les mafias restent très ancrées dans leurs territoires d'origine, qui font souvent leur particularité. Réflexion sur les conditions d'apparition et de structuration des organisations criminelles, sur la capacité, qui constitue l'essence de la mafia, à brouiller les frontières entre monde licite et illicite ; sur un phénomène, qui, d'une réalité locale, est parvenu à hanter un imaginaire mondial.
Une double page est ensuite consacrée à définir le terme de mafia, apparu pour la première fois dans un rapport du préfet de police de Palerme en 1865. L'organisation joue tout au long de son histoire sur la confusion entre parti pris culturel (la mafia, c'est le code d'honneur, l'homme qui ne se laisse pas marcher sur les pieds) et l'activité criminelle. Mais certains distinguent déjà la mafia d'autres formes de criminalités, tel Leopoldo Franchetti, en 1876 : « De vastes unions de personnes de différentes conditions et professions, de différents niveaux, lesquelles, sans lien apparent, continu et régulier, sont unies pour promouvoir leur intérêt réciproque, abstraction faite de toute considération de loi, de justice et d'ordre public. » . Au niveau de la justice, on préfère d'ailleurs parler de « criminalité organisée » quand il s'agit de combattre cette forme de délinquance, plutôt que de mafia. Les deux auteurs proposent six caractéristiques qui, réunies, permettent de parler de mafia : le caractère structuré de l'organisation, le rôle essentiel de la violence, la fonction capitale des activités de médiation dans la frontière légal/illégal, le lien à la classe politique et aux institutions, l'ancrage territorial, et la coexistence d'activités légales et illégales.
Le plan de l'atlas se découpe en cinq parties : après un tour d'horizon des principales mafias, les auteurs consacrent une partie entière au marché mondial des stupéfiants, avant de revenir sur les trafics d'êtres humains et sur ceux de contrebande, de contrefaçon et la fraude. Enfin, le dernier point s'interroge sur la criminalité organisée vue comme facteur de déstabilisation des sociétés.
La première partie est très intéressante, même si certaines cartes sont peu lisibles (p.16 sur les multiples vies de Tommaso Buscetta). On apprécie de trouver des pages consacrées aux mafias russes et japonaises, parfois un peu oubliées au regard de leurs homologues italiennes, américaines ou chinoises. En revanche, les cartels latino-américains n'ont droit qu'à deux pages, ce qui est un peu dommage étant donné leur importance actuelle. La deuxième partie sur les stupéfiants propose des exemples assez détaillés : l'Afghanistan pour l'opium, la Colombie pour la cocaïne et le Maroc pour le cannabis, entre autres. Dans la partie sur le trafic des êtres humains, l'Italie tient une place de choix que ce soit pour le travail clandestin ou la prostitution (venue du Nigéria). Celle sur la contrebande, contrefaçon et fraude portent un oeil averti sur le problème des cigarettes et sur celui du trafic de déchets illustré ces dernières années de manière frappante à Naples par l'implication de la Camorra. On regrette pourtant que la piraterie soit si vite évoquée, mais ce n'est pas le coeur du propos. La dernière partie, enfin, fait le tour de l'affrontement entre mafias, Etats, organisation internationales et sociétés concernées (à lire, l'exemple sur la pénétration par la mafia de l'économie légale). La dernière double page est consacrée à la mafia à travers le cinéma, autour des deux exemples fameux que constituent la saga du Parrain et Scarface. On peut regretter là encore que d'autres ensembles célèbres, comme Les Incorruptibles (la série puis le film) ne soient traités qu'à travers un tableau récapitulatif.
La conclusion dresse le bilan d'un atlas qui se veut la suite des premières tentatives cartographiques qui, déjà au XIXème siècle, au moment de la naissance du phénomène mafieux, essayaient de cerner ses tenants et ses aboutissants. Les mafias sont vissées sur un ancrage territorial, qui passent par deux activités maîtresses : la protection et l'extorsion. Elles sont implantées dans des lieux offrant des opportunités économiques, licites ou non, et près des centres de décision politique. L'activité mafieuse s'internationalise, par plusieurs biais : installation à l'étranger, participation à des trafics concernant plusieurs régions, insertion dans les réseaux financiers. Enfin, les mafias se donnent une certaine image à travers des représentations (littérature, cinéma, musique) qui faussent souvent la réalité du phénomène pour l'élever au rang de mythe. Il faut prendre en compte les structures nationales pour comprendre les mafias : elles sont souvent puissantes lorsqu'un Etat se construit ou se reconstruit, conjoncturellement. Ce type de corps intermédiaires non institutionnels gagne alors une forme de légitimité en se substituant aux pouvoirs classiques. La faculté qu'ont les mafias à se maintenir dans la durée tient autant à leur capacité d'adaptation qu'à l'existence de conditions, encore aujourd'hui, qui ont favorisé leur émergence il y a plus d'un siècle.
L'atlas est complété par quelques documents importants et par une bibliographie indicative, qui ne mentionne pas de liens Internet alors qu'il y en a pléthore sur le sujet. On peut discuter la pertinence de certains figurés ponctuels sur des cartes de l'atlas (p.58, p.62). Mais, dans l'ensemble, voilà un ouvrage qui offre un bon support à une découverte des phénomènes mafieux, le tout par les cartes : une véritable géographie des mafias.
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| Tags : mafia, organisation, mondialisation, typologie |
Nathalie GRAVEL, Géographie de l'Amérique latine. Une culture de l'incertitude, Géographie contemporaine, Presses Universitaires du Québec, 2009, 339 p.

Ifriqiya connaît un sommeil prolongé, j'en suis désolé mais mon travail est très prenant et j'atteins un seuil critique en ce moment (!). Néanmoins je profite d'un moment consacré à ce blog pour y placer plusieurs fiches de lecture, toujours réalisées en collaboration avec le site les Clionautes.
Je signale aussi que je viens d'écrire un article pour la revue Champs de bataille, qui paraîtra dans le numéro à venir incessamment sous peu. Un autre article est d'ores et déjà en préparation.
Cet ouvrage écrit par Nathalie Gravel, qui enseigne à l'université Laval au Québec, se veut d'abord un manuel de cours sur la géographie à l'Amérique latine ; un préalable au thème traité, en quelque sorte, avant un approfondissement. L'introduction souligne la démarche : insister sur les contradictions de cette aire géographique, et ses évolutions récentes (« colombianisation » du Mexique, manifestations des immigrants clandestins aux Etats-Unis, montée en puissance de la gauche dans une majorité de pays de la région, etc), qui tentent de répondre à des défis impossibles à régler sur le court terme.
Le plan de l'ouvrage est très conventionnel : après une partie « historique » rapide, l'auteur découpe l'Amérique latine en quatre grands ensembles (issus de la géographie physique), traités successivement : le Mexique, l'Amérique centrale et le bassin des Caraïbes, le Cône Sud et le Brésil, et les pays andins. Les derniers chapitres sont consacrés à des questions thématiques : l'agriculture, l'intégration régionale et le commerce, la démocratie, la question autochtone et les mouvements sociaux, l'environnement et, enfin, l'urbanisation de la pauvreté.
Les pays d'Amérique latine suivent, d'après la géographe, quatre voies différentes pour arriver à une meilleure situation économique et politique : l'ouverture économique, l'intégration économique régionale, la recherche de solutions endogènes et la démocratie, ou participation citoyenne. Ces quatre solutions constituent des fils directeurs du livre.
La partie historique est succincte et balaye vraiment à grands traits les événements et les lieux fondateurs de l'Amérique latine depuis l'époque des Grandes Découvertes ; certains partis pris de la géographe sont contestables, comme la qualification de génocide attribuée à la conquête espagnole du XVIème siècle, une question très débattue parmi les historiens, comme d'autres du même genre. La partie associée à la première et qui fait suite, sur l'histoire politique et la démographie, est plus intéressante, mélangeant théorie (reprise de l'économie dualiste de Milton Santos) et chiffres à l'appui.
Les quatre parties géographiques sont inégales, car elles se veulent plus des analyses sur des phénomènes particuliers qu'une présentation en bonne et due forme. Celle sur le Mexique aborde des thématiques intéressantes (migrations, monde maya, mouvement zapatiste) mais elle demeure très (trop ?) courte : la question de la déstabilisation de l'Etat mexicain par les cartels de narcotrafiquants est survolée. Le problème est le même pour la deuxième partie sur l'Amérique centrale et les Caraïbes -malgré un point très instructif sur les relations entre Haïti et la République dominicaine. Le troisième ensemble sur le Cône Sud et le Brésil est plus conséquent, notamment sur ce dernier pays et sur le cas argentin. Dans la dernière partie, il est en revanche dommage que ne soit pas évoqué l'Equateur et surtout la Colombie, qui figurent pourtant dans le tableau récapitulatif, assez pratique, que l'on trouve à la fin de chaque chapitre géographique de l'ouvrage (Pays-population-capitale-densité-année d'indépendance-principales sources de revenus-caractéristiques géopolitiques).
Quant aux chapitres thématiques qui terminent l'ouvrage, là encore, des choix ont été faits. Celui sur l'agriculture se concentre sur quelques exemples plus ou moins intéressants (le henequen ; les réformes agraires au Mexique, en Equateur). Le chapitre sur les organisations régionales est particulièrement ardu à lire car il se présente sous la forme d'un listing, malgré la présence, encore une fois, de tableaux de synthèse et d'encadrés sur des points très précis, ce qui est sans aucun doute un point fort du livre. A contrario, le chapitre 9 sur la démocratie est passionnant : c'est sûrement l'un des meilleurs de ce manuel. Le chapitre 10 sur les mouvements autochtones et sociaux est clairement déséquilibré en faveur du premier terre ; on aurait aimé plus de considérations sur le Mouvement des Sans-Terre au Brésil, par exemple. Dans le chapitre 11 sur l'environnement, on trouve un développement qu'il faut lire, celui sur le commerce équitable. Le dernier chapitre, enfin, fait lui aussi des plongées ponctuelles sur tel ou tel point : Brasilia, ici, est bien traitée, de même que le modèle de villes brésilien, au sujet de l'urbanisation de la pauvreté.
Nathalie Gravel conclut sur l'idée que l'Amérique latine, construite depuis plusieurs siècles sur des structures inégalitaires, autoritaires et violentes, peine toujours à trouver sa voie vers le développement. Les habitants de la région n'ont pas encore confiance dans le système démocratique ; la violence perdure (voir l'exemple mexicain après celui de la Colombie à la fin des années 1990), et l'ombre des Etats-Unis est toujours présente. Cela expliquerait pourquoi les citoyens d'Amérique latine ont développé cette fameuse « culture de l'incertitude » (corruption, immigration illégale, économie parallèle, népotisme, narcotrafic, etc), sous-titre de l'ouvrage, pour répondre à la panne vis-à-vis du développement, dans tous les sens du terme (politique, économique...). La colonisation des marges sociales et spatiales par les populations démunies d'Amérique latine répond à la même préoccupation. La préservation des privilèges des plus riches, héritage d'une histoire basée sur l'inégalité sociale et politique, a été très coûteuse pour les nations de la région. Pourtant, cette culture de l'incertitude développée pour parer au plus pressé devrait laisser la place à une planification du risque, sur le long terme, basée sur un réengagement de l'Etat et sur une implication citoyenne.
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| Tags : géographie, amérique latine, problématiques, actualité |
lundi, 02 novembre 2009
République Démocratique du Congo : la suite reportée
Bonjour,
Un court billet pour vous annoncer le report de ma chronique sur la République Démocratique du Congo ; les deux autres parties seront rédigées dès que possible, mais pas dans l'immédiat.
Désolé de ce retard pour ceux qui attendaient la suite avec impatience, j'essaierai de faire au plus vite.
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| Tags : rdc, conflit, causes |
République Démocratique du Congo : la suite reportée
Bonjour,
Un court billet pour vous annoncer le report de ma chronique sur la République Démocratique du Congo ; les deux autres parties seront rédigées dès que possible, mais pas dans l'immédiat.
Désolé de ce retard pour ceux qui attendaient la suite avec impatience, j'essaierai de faire au plus vite.
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| Tags : rdc, conflit, causes |


