samedi, 15 août 2009

Quand le Cambodge voit rouge. Réflexions sur un massacre

 

H_4_ill_639759_cambodia-phnom_penh-1979-61.jpgLe génocide perpétré par les Khmers Rouges de Pol Pot au Cambodge, notamment pendant la brève période où ceux-ci ont été effectivement au pouvoir entre la chute de Saïgon et Phnom Penh en avril 1975 et l'invasion viêtnamienne du début 1979, n'a pas fini de déchaîner les passions. Les médias occidentaux1, notamment la presse2, suivent de près depuis bien des mois déjà le procès des dirigeants khmers rouges, dont les auditions devant un tribunal spécial créé à cet effet ont commencé en février 2008. Pourtant, l'on trouve encore ici ou là sur le net, à propos de la question, des opinions caduques : notamment celle « d'autogénocide », appliquée à tort et à travers au génocide khmer, à partir des propos de Primo Levi -qui était d'ailleurs revenu sur ses propres déclarations à ce sujet. C'est d'autant plus surprenant que, du côté français, de nombreux chercheurs se sont penchés sur le génocide cambodgien, fournissant des analyses parfois discutables mais qui à l'occasion, sont originales et très instructives (cf bibliographie). En tant qu'étudiant en histoire, je me propose ici de revenir sur trois points précis se rapportant à la question, pour démonter quelques certitudes chez certains -et engager la discussion avec d'autres.

 

1) Le premier problème autour de ce procès repose évidemment dans l'accusation de génocide porté à l'encontre des chefs khmers rouges survivants. Le terme de génocide, défini par l'ONU en 1948, après la Seconde guerre mondiale, est d'un emploi des plus problématiques pour l'historien ou le chercheur en sciences sociales, comme l'a souligné Jacques Sémelin3 dans un article phare. Cette définition débouche sur plusieurs enjeux qui la détournent de son but premier : enjeux de mémoire lorsqu'une communauté tente de faire reconnaître des massacres passés comme génocide (le cas le plus emblématique étant celui des Arméniens) ; enjeux d'action immédiate lorsqu'une population victime de violences utilise le terme génocide pour susciter l'émoi de la communauté internationale et provoquer une réaction ; enjeux judiciaires lorsqu'il s'agit de poursuivre devant les tribunaux les auteurs encore vivants des massacres (Pinochet ou Milosevic par exemple). Jacques Sémelin4 propose plusieurs pistes pour dégager le chercheur de l'emprise de la notion « juridique » du génocide. Pour s'émanciper de l'influence juridico-politique du terme, Sémelin avance le recours à la notion de massacre, le génocide y étant inclus, même si ce choix peut  aussi présenter des inconvénients (trop se concentrer sur l'acte lui-même aux dépens du reste, par exemple). Il pense le génocide comme un processus organisé de destruction des civils, ce qui englobe finalement tout l'ensemble. Il souligne que les massacres s'associent souvent à un contexte de guerre, qui les favorise ou les entraîne. Jacques Sémelin détermine alors deux sortes de massacres : ceux pour soumettre et ceux pour éradiquer. Le Cambodge relève de la première catégorie dans le sens où, vainqueurs d'une guerre civile, les Khmers Rouges se trouvent dans une phase de construction du pouvoir. Pour autant, ceux-ci projettent bien de remodeler complètement la société, ce qui donne un grand poids à la volonté idéologique et politique des leaders dans le massacre. Mais ces massacres de masse vont de pair avec une rééducation des Cambodgiens : le but n'est pas d'exterminer complètement ces derniers, mais de rééduquer les survivants. Cependant, Sémelin reconnaît que les deux catégories de massacre définies tout à l'heure s'interpénètrent dans le cas cambodgien : si les massacres des Khmers rouges relèvent bien d'un processus de destruction/soumission, ils s'accompagnent d'une volonté d'éradication des groupes spécifiques (les Chams musulmans notamment).

 

2) Autre point intéressant et souvent négligé dans les analyses sur le génocide cambodgien : l'importance de l'histoire du Parti Communiste local et de son installation progressive sous la tutelle viêtnamienne. Déjà, pendant la guerre d'Indochine entre la France et le Vietminh (1946-1954), la République Démocratique du Viêtnam avait commencé à étendre ses opérations au Laos et au Cambodge5, dès 1948, mais surtout après 1950 et le soutien apporté par la Chine devenue communiste. D'ailleurs, ce n'est qu'en 1953, lorsque l'armée populaire du Viêtnam lance ses régiments sur le nord Laos, que l'on peut parler de guerre d'Indochine, les opérations restant jusque là cantonnées au Viêtnam seul. Au moment de la bataille de Dien Bien Phu, dans la première moitié de l'année 1954, les Viêtnamiens sont ainsi engagés dans des opérations de diversion au Laos et au Cambodge. Pourquoi avoir investi ces deux ensembles frontaliers ? Deux raisons : d'abord établir une route entre l'Indochine du Nord et sa comparse méridionale (destinée à devenir la fameuse piste Hô Chi Minh), ce qui nécessite de contrôler à la fois l'est laotien et le nord-est du Cambodge. Cette piste doit servir à acheminer du matériel et du ravitaillement, mais également à lancer des offensives au sud à partir du nord. Ensuite, l'offensive finale de l'armée viêtnamienne en 1954 vise à disperser les forces françaises pour assurer la victoire à Dien Bien Phu ; pour autant, c'est bien la première attaque d'ensemble à l'échelle de l'Indochine, et d'aucuns ont supputé que les Viêtnamiens espéraient s'emparer de tous les territoires dans la foulée -on ne serait plus alors dans le cadre d'une simple diversion. Le Parti Communiste Indochinois avait toujours voulu étendre la révolution au Laos et au Cambodge, mais la rhétorique correspondante avait été mise en sommeil lors du déclenchement de la guerre avec la France. L'aspect indochinois de la guerre resurgit en 1948 et surtout en 1950, sous la plume du général Giap, qui définit ainsi la stratégie viêtnamienne : adossée aux provinces du nord frontalières de la Chine, qui fournit l'armement, l'armée populaire doit descendre vers le sud et submerger le Viêtnam, le Laos et le Cambodge. Giap développe ici le concept de « champ de bataille indochinois » alors que l'armée viêtnamienne entre à ce moment-là dans une troisième phase où elle va se confronter, au sein d'une guerre plus conventionnelle, aux troupes françaises.

 

Il s'agit alors d'implanter des structures politiques d'avant-garde au Laos et au Cambodge. La République démocratique du Viêtnam forme des cadres pour les envoyer sur place, mais aussi des milices laos et khmères destinées à appuyer ses propres soldats. Pour le Cambodge, une centaine de cadres politiques formés au Viêtnam sont envoyés pour préparer l'arrivée des forces de Hanoï. Le Vietminh s'appuie sur des Khmers ralliés, des Viêtnamiens de Thaïlande ou des cadres venant d'autres régions sous contrôle viêtnamien. Les Français suivent de près cette infiltration et déciment de nombreuses équipes de cadres jusqu'en 1952. A partir de 1953, la situation change avec le renforcement militaire du secteur par le Vietminh. Avec la division 325, de nombreux bataillons indépendants peuvent intervenir au Cambodge, car le but est de menacer la frontière thaïlandaise dont le régime est soutenu par les Etats-Unis. En septembre 1953, on compte ainsi 7 000 soldats viêtnamiens et 4 300 autres Laotiens et Cambodgiens prêts à intervenir. En janvier 1954, une attaque est déclenchée sur les Hauts-Plateaux : les forces viêtnamiennes descendent sur le Cambodge par le Bas-Laos. Une deuxième attaque frappe le Cambodge au moment de la bataille de Dien Bien Phu : le régiment 101 cherche à détruire le Groupe Mobile français 51. En mai 1954, après la chute du camp retranché, plusieurs bataillons réguliers s'implantent encore dans le secteur. Des conditions sont donc créées pour l'implantation d'une structure politique solide : Nguyen Can, membre du Comité des Affaires du parti pour le Nord-Est, collabore avec Tran Quy Hai, le commandant et commissaire politique de la division 325, pour installer des pouvoir locaux et les organismes révolutionnaires. Un Khmer est mis au pouvoir, « Xi Da », avec Nguyen Can comme commissaire politique. Les accords de Genève sapent pourtant l'installation d'un gouvernement révolutionnaire au Cambodge, contrairement au Laos. En août 1954, les Viêtnamiens sont obligés de faire appliquer le cessez-le-feu et de retirer leurs troupes entre le 15 et le 18, avec certains alliés khmers. Un groupe de « conseillers » viêtnamiens reste pourtant dans le nord-est du Cambodge jusqu'en 1957. La piste nord-sud et l'implantation au Cambodge seront cependant d'une grande utilité en mai 1959, lorsque le Nord-Viêtnam relancera la lutte contre le Sud et un nouvel ennemi : les Américains.

 

3) Un dernier point concerne la place du génocide dans le contexte à la fois d'une guerre civile incluse dans la guerre du Viêtnam, de la prise du pouvoir par les Khmers rouges et de leur éviction par l'invasion viêtnamienne, suivie d'une longue guérilla. Jean-Louis Margolin6 a bien insisté sur l'ampleur du génocide des Khmers rouges, qui dépasse de loin tout ce que l'on a pu rabâcher ailleurs sur les autres régimes communistes : les estimations varient entre 1,3 et 2,3 millions de morts, soit entre 17 % et 30 % de la population contemporaine des événements étudiés. Une étude statistique liée à la démographie permet quelque peu d'affiner ces chiffres : la surmortalité pendant la période des Khmers Rouges est comprise dans une fourchette entre 700 000 et 3,2 millions d'individus ; les personnes décédées de mort violente, par exécution, se situent elles entre 600 000 et 2 millions -nombres auxquels il faut rajouter les victimes de la guerre civile entre 1970 et 1975 (peut-être 300 000 ?) et les personnes mortes de la famine et des effets indirects des conflits (un chiffre très contesté de 600 000 personnes)7. Ce génocide s'inscrit dans un contexte de guerre8, puisque le Cambodge est concerné par la guerre du Viêtnam opposant le Nord aux Américains soutenant le Sud (ceux-ci larguent plus de 500 000 t de bombes sur le pays entre 1969 et 1973, mais surtout sur la partie orientale, et moins que sur le Viêtnam et le Laos ; par ailleurs les combats terrestres ont été plus limités qu'ailleurs) ; mais il connaît aussi une guerre civile avant de souffrir des affres de l'invasion étrangère - celle du Viêtnam- à partir de 1979. Le régime du Kampuchéa démocratique n'est pourtant pas uniquement un produit de la guerre. Il cherche d'abord à se dégager de l'emprise viêtnamienne, puisque comme nous l'avons vu, les premiers surgeons révolutionnaires cambodgiens sont dus au bienveillant voisin vainqueur des Français. L'organisation clandestine de Pol Pot ne compte que quelques centaines de membres dans les années 60, 4 000 en 1970, avec cette particularité que tout adhérent au parti est de facto un combattant révolutionnaire. Pol Pot doit son succès à une combinaison de facteurs : la volonté des Nord-Viêtnamiens de conserver un sanctuaire au Cambodge, le coup d'Etat militaire de 1970 qui jette dans les bras des Khmers Rouges le prince Sihanouk, et l'intervention plus prononcée des Américains sur place à ce moment-là, suivi d'un retrait tout aussi prononcé en 1973. Sihanouk a joué un subtil jeu d'équilibre, autorisant d'abord le transit des armes chinoises et l'installation de la piste Hô Chi Minh sur son territoire, avant de s'inquiéter de l'influence acquise par les Khmers rouges et de laisser son ministre et général Lon Nol renouer avec les Américains et autoriser des bombardements massifs sur les circuits d'approvisionnement viêtnamiens. Les militaires arrivés au pouvoir en 1970 perdent cependant vite la partie : leurs troupes ne peuvent soutenir la comparaison avec les combattants aguerris expédiés par Hanoï et tiennent seulement avec l'appui aérien américain ; très vite ils ne contrôlent plus que les villes, véritables forteresses assiégées dans une marée communiste. Les troupes viêtnamiennes quittent le Cambodge en 1973 au moment des accords de Paris mais Pol Pot et ses comparses ne s'emparent du pouvoir qu'en avril 1975, parallèlement à la chute du Sud-Viêtnam entre les mains du Nord. Cette période de cinq années de guerre civile voit déjà la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes, peut-être plus de 300 000, dont 70 000 Viêtnamiens victimes d'un pogrom consécutif au coup d'Etat de 1970.

 

Une fois au pouvoir, les Khmers rouges sont omnubilés par le danger de « l'ennemi intérieur », dissimulé parmi les populations rurales. Ils procèdent donc à l'évacuation des villes sous prétexte d'épargner à la population de nouveaux bombardements américains. La tension avec les Viêtnamiens est déjà palpable puisque tous les cadres exilés à Hanoï durant la guerre civile de retour au pays sont promptement liquidés ; le reste des réfugiés viêtnamiens est expulsé et des incidents maritimes ont lieu avec l'encombrant voisin. En mars-avril 1977, des commandos khmers passent la frontière et tuent plus de 1 200 personnes au Viêtnam. Les Khmers Rouges rêvent en fait de récupérer le delta du Mékong, pris par les Annamites aux XVIIème-XVIIIème siècles. Pour contrer ces ambitions, les troupes régulières viêtnamiennes pénètrent une première fois au Cambodge du 31 décembre 1977 au 6 janvier 1978, ramenant dans leurs bagages 100 000 réfugiés cambodgiens. En mars-avril, ce sont les Cambodgiens qui réalisent une nouvelle incursion, déplaçant de force 30 000 Khmers dans leurs frontières. L'offensive finale des Viêtnamiens démarre le 25 décembre : Pnom Penh tombe dès le 7 janvier, mais pas avant que les Khmers rouges aient procédé à de nombreuses exécutions, notamment dans la fameuse prison Tuol Sleng, dit S21, le principal centre de torture et d'exécution installé à Phnom Penh dans un ancien lycée. Ceux-ci se réfugient à la frontière thaïlandaise, entraînant avec eux une partie de la population ; leurs camps côtoient ceux des anciens affidés de Sihanouk et Lon Nol. La famine fait des ravages malgré une aide internationale importante. Les combats opposent alors, sur la frontière, les différents mouvements de la résistance cambodgienne -dont les Khmers rouges restent les plus efficaces- aux réguliers d'Hanoï bientôt relayés par les troupes de la République Populaire du Kampuchéa, direction fantoche composée de Khmers Rouges ralliés aux vainqueurs viêtnamiens. Les mines sont abondamment utilisées par toutes les parties en présence, et font plus de 100 000 estropiés (1 % de la population du pays). Les troubles psychologiques touchent quant à eux plus de 2 % de la population. La famine, au moins, cesse à partir de 1985. Le pire moment correspond sans doute à la recrudescence de la guérilla entre 1982 et 1985. Les Khmers Rouges se maintiennent pourtant au-delà du retrait viêtnamien de 1989, jusqu'en 1998, commettant de nombreuses exactions contre la population, spécialement contre les « traîtres » et les « pro-Lon Nol ». Pour mieux contrôler la population, entre 1975 et 1979, les Khmers Rouges avaient entièrement bouclé le pays : personne ne pouvait y entrer, ni en sortir. La lutte contre l'ennemi intérieur, la « cinquième colonne », primait tout le reste. Au nom de préjugés économiques, culturels et politiques, la population urbaine est transportée de force dans les campagnes et soumise à des violences physiques ou contrainte par la famine, ce qui fait qu'elle souffre proportionnellement plus en termes de pertes. Dans le régime de Pol Pot, c'est l'armée qui s'est substituée au parti : tout est organisé sur un modèle militaire.

 

Trois grandes catégories d'explications sont dégagées par Jean-Louis Margolin à propos de la violence des Khmers rouges : la première pose une réaction primitive au contexte de guerre imposé par les Américains, qui aurait provoqué une radicalisation des Khmers rouges, influencés par le maoïsme : ceux-ci auraient alors basculé dans une violence extrême. Michael Vickery y voit, lui, une réaction campagnarde autonome aux Khmers rouges dont Pol Pot se ferait l'expression. Mais l'on sent vite les limites de cette « brutalisation de la société cambodgienne », pour reprendre l'expression de George Mosse à propos de la Première guerre mondiale. Deuxième série d'explications : les traditions culturelles du Cambodge, représentées par exemple sur les bas-reliefs d'Angkor (réduction en esclavage, massacre de prisonniers vaincus), ou par l'incapacité du pays à trouver son unité ce qui générerait une xénophobie identitaire très forte. Mais les massacres des Khmers Rouges relèvent d'une certaine modernité, par bien des aspects, et non pas des traditions royales. Rithy Panh9, un réalisateur cambodgien qui a tourné de nombreux films sur le génocide des Khmers Rouges, et qui a pour ce faire collecté de nombreux témoignages, dénie toute vérité à l'explication « culturelle » du processus génocidaire à l'oeuvre entre 1975 et 1979, tout comme à l'idée « d'autogénocide »10. Il insiste au contraire sur le fait que l'idéologie des Khmers Rouges est « importée », et que les responsables du mouvement proviennent d'un milieu citadin, tout en ayant fait des études supérieures, au Cambodge ou à l'étranger. Autre explication : la victoire khmère serait celle des populations frustes des montagnes sur celles de la plaine urbanisée. Mais là encore, cela ne colle pas bien avec un examen attentif des faits. Dernière explication de cette deuxième catégorie : la similitude entre l'enseignement bouddhiste du Petit Véhicule et le marxisme-léninisme (!). Insuffisante, encore une fois, même si dans le cas de l'islam, par exemple, la religion sert bien à cimenter la résistance des Chams persécutés par les Khmers rouges. La dernière explication, qui a la faveur de Margolin, est celle dite « politico-idéologique », dans laquelle l'historien voit une variante radicale du communisme au pouvoir s'exprimant chez le Cambodge des Khmers Rouges. L'utopie du Kampuchéa Démocratique consistant à forger un nouveau Cambodge aurait-elle conduit à de tels actes ? De fait, les leaders khmers comme Pol Pot n'étaient pas au-dessus du lot intellectuellement parlant. Cependant, deux points distinguent le Cambodge des autres régimes communistes : la victoire amène au pouvoir une organisation des plus fragiles, où l'armée remplace le parti, sans soutien populaire massif, sans grand protecteur proche -les relations avec le Viêtnam sont des plus tendues. D'où une réaction brutale de Pol Pot et ses séides pour consolider leur emprise. Par ailleurs, le communisme cambodgien est des plus tardifs : la Chine commence déjà à s'orienter vers l'ouverture économique, l'URSS entame l'invasion de l'Afghanistan. Les Khmers Rouges ont donc voulu faire « le communisme en une nuit », déclenchant une guerre totale contre le peuple cambodgien. Ici, la « guerre est bien la continuation de la politique, par d'autres moyens » pour reprendre Clausewitz.

 

Bibliographie :

 

Christopher E. GOHSA, « Une guerre pour l'Indochine ? Le Laos et le Cambodge dans le conflit franco-viêtnamien (1948-1954). », Guerres mondiales et conflits contemporains n°211, 2003, p.29-58.

 

Patrick HEUVELINE, « L'insoutenable incertitude du nombre : estimations des décès de la période Khmer rouge. », Population n°53, 1998, p.1103-1117.

 

Jean-Louis MARGOLIN, « Le Cambodge des Khmers Rouges : de la logique de la guerre totale au génocide. », Vingtième Siècle. Revue d'histoire n°77, 2003, p.3-18.

 

Rithy PANH, « La parole filmée. Pour vaincre la terreur. », Communications n°71, 2001, p.373-394.

 

Jacques SEMELIN, « Du massacre au processus génocidaire. », Revue Internationale des Sciences Sociales n°174, 2002, p.483-492.

 

Pour approfondir :

 

La revue Politique Etrangère a consacré l'un de ses numéros à la situation du Cambodge au moment du retrait viêtnamien, en 1989. On peut le consulter intégralement sur le site Persée :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/issue/poli...

Voir aussi un autre article dans Politique Etrangère disponible lui aussi sur Persée :

Nicolas REGAUD, « Cambodge : quelle nouvelle donne ? », Politique Etrangère n°53, 1988, p.943-954.

 

Site d'informations sur le Cambodge (en français) :

 

http://ka-set.info/

 

The Cambodia Tribunal Monitor :

 

http://www.cambodiatribunal.org/

 

The Cambodian Genocide Program (université de Yale, Etats-Unis) :

 

http://www.yale.edu/cgp/

 

Notes : 

 

1Par exemple le site d'informations Rue89 : http://www.rue89.com/tag/khmers-rouges

2Sur le site du Figaro : http://recherche.lefigaro.fr/recherche/recherche.php?ecri... ; sur le site de Libération : http://www.liberation.fr/recherche/?q=khmers+rouges ; sur celui du New York Times : http://query.nytimes.com/search/sitesearch?query=cambodia... ; sur le site du Guardian : http://browse.guardian.co.uk/search?search=khmer+rouge&am... ; etc.

3Jacques SEMELIN, « Du massacre au processus génocidaire. », Revue Internationale des Sciences Sociales n°174, 2002, p.483-492.

4Il dirige le projet international en ligne Online Encyclopedia of Mass Violence, http://www.massviolence.org/

5Christopher E. GOHSA, « Une guerre pour l'Indochine ? Le Laos et le Cambodge dans le conflit franco-viêtnamien (1948-1954). », Guerres mondiales et conflits contemporains n°211, 2003, p.29-58.

6Historien, agrégé d'histoire, maître de conférences à l'université d'Aix-en-Provence I, directeur adjoint de l'Institut de Recherche sur le Sud-est Asiatique. Il a notamment écrit L'armée de l'empereur : violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, Paris, Armand Colin, 2007.

7Patrick HEUVELINE, « L'insoutenable incertitude du nombre : estimations des décès de la période Khmer rouge. », Population n°53, 1998, p.1103-1117.

8Jean-Louis MARGOLIN, « Le Cambodge des Khmers rouges : de la logique de la guerre totale au génocide. », Vingtième Siècle. Revue d'histoire n°77, 2003, p.3-18.

9Né en 1964, il s'enfuit du Cambodge en 1979 pour la Thaïlande, et arrive en France en 1980. Il est diplômé de l'Institut des Hautes Etudes Cinématographiques en 1985. Depuis, il a réalisé une quinzaine de films sur le Cambodge et le génocide perpétré par les Khmers rouges.

10Rithy PANH, « La parole filmée. Pour vaincre la terreur. », Communications n°71, 2001, p.373-394.

 

Photo : les troupes viêtnamiennes entrent à Phnom Penh, janvier 1979.

vendredi, 31 juillet 2009

Histoire et images médiévales thématique n°17 : Guerre et fastes. Les ducs de Bourgogne 1363-1477

couv_hs_17.jpgJe signale le dernier numéro thématique d'Histoire et images médiévales -une revue que j'avais arrêté d'acheter il y a un certain temps, mais qui est de bonne qualité- traitant des 4 légendaires ducs de Bourgogne. Le numéro est largement piloté par Bertrand Schnerb, le grand spécialiste français de la question, qui signe d'ailleurs l'éditorial et 2 des 11 articles. Ce magazine est particulièrement bien illustré.

Pour information, à l'oral de l'agrégation d'histoire, il y a eu un sujet de hors programme intitulé "L'Etat bourguignon 1363-1477", un intitulé qui correspond d'ailleurs à l'un des livres de Bertrand Schnerb que vous pouvez retrouver en format de poche chez Perrin, dans la collection Tempus.

dimanche, 21 juin 2009

Argos ou les yeux de la Gestapo

Bundesarchiv_Bild_183-R97512%2C_Berlin%2C_Geheimes_Staatspolizeihauptamt.jpgAutre article à signaler : celui de Claire M. Hall, "An Army of Spies ? The Gestapo spy Network 1933-45." dans le Journal of Contemporary History.

L'historienne américaine revient sur le réseau d'espions et d'informateurs de la Gestapo, qui avait été très présent dans les études d'histoire à partir des années 50 au nom du modèle de l'Etat totalitaire, avant d'être remis en cause par un certain révisionnisme des années 90 (au sens retour sur une hypothèse historique bien sûr) mené, notamment, par l'historien Robert Gellately qui voyait dans ce réseau très bien organisé une construction de l'Etat nazi lui-même. pour intimider la population allemande Gellately penchait plutôt pour un Etat auto-policé où la Gestapo oeuvrait par le biais d'importantes dénonciations provenant de la société nazie elle-même. L'article interroge justement la nature de la police nazie du IIIème Reich, à partir de sources très incomplètes ou sujettes à caution, en raison des destructions et des aléas de la fin de la guerre et de l'après-guerre.

L'explication de Claire M. Hall repose sur l'idée de l'existence d'un réseau croisé au service de la Gestapo, comprenant à la fois des dénonciateurs et des informateurs stipendiés, et surtout une catégorisation très précise par cette police de sinistre mémoire des sources d'information, justement. Elle établit d'ailleurs un graphique en forme de diamant sur les 4 catégories d'agent regroupées en deux parties : des informateurs "officiels" et d'autres "non officiels". En somme, la différence repose sur le lien privilégié avec la Gestapo de la première catégorie, qui constitue une élite d'agents rétribués, alors que les dénonciateurs, fournissant une grande partie des informations, sont des volontaires, travaillant de manière informelle pour la Gestapo, sans paiement de quelque sorte que ce soit. L'élite des informateurs est d'ailleurs répertoriée au moyens de codes changeants servant à la fois à l'identification et aux communications ; par ailleurs ils reçoivent des rudiments au métier d'espion par les officiers de la Gestapo qui servent d'intermédiaires. Le recrutement peut se faire, d'ailleurs, par des intermédiaires extérieurs au service, mais souvent il est exercé par la contrainte, par des pressions diverses et variées. Le réseau ainsi constitué n'équivaut pas à celui, célèbre, de la Stasi (un agent pour 70 habitants de la RDA, selon la vulgate), mais à Trèves, par exemple, cité d'un peu plus de 80 000 habitants en 1940, on compte un informateur pour 1 500 habitants, ce qui n'est pas rien (et on ne compte pas le personnel de la Gestapo lui-même). Le recrutement d'agents stipendiés semble s'accélérer en 1943 car vraisemblablement, avec le retournement du cours de la guerre, les dénonciations de la population allemande, dont on a vu qu'elles constituent le gros des sources de la Gestapo, se font moins fréquentes. Il semble aussi que, finalement, peu d'officiers de la Gestapo servent d'intermédiaires avec les informateurs, même si l'on connaît un cas précis à Trèves, encore une fois, qui fait exception. La Gestapo fait aussi particulièrement attention à la fiabilité de ses sources, recrutées dans des milieux interlopes (prostituées par exemple) ou sujets à problèmes dans le cadre de l'Etat nazi (Juifs cachés à Berlin), à tel point que le nombre d'informateurs arrêtés -et qui sont souveznt expédiés en prison ou en camp de concentration selon la faute commise- est très faible jusqu'en 1944, date où avec l'approche de la défaite, les sources se font moins fiables. La politique, classique, à l'égard des informateurs, est en tout cas de les laisser tomber dès qu'ils dénoncent leur couverture, ce qui arrive assez fréquemment.

La Gestapo aurait donc réussi à créer un véritable réseau réactif et actif, élément clé pour distiller la peur et la brutalité dans l'esprit de la population. Le régime nazi maintient sa domination politique grâce à ce filet de dénonciateurs non officiels et d'informateurs rétribués. La dictature nazie a ainsi réussi à forger une société de "mouches", qui se maintient dans la RDA sur une échelle encore plus importante.


dimanche, 14 juin 2009

Articles choisis...

US_Marines_in_Garmsir_Afghanistan.jpgEn plus de cet article sur la Chine-Afrique, une petite sélection d'articles choisis :

- le dernier numéro de la revue Hérodote est consacré à l'Amérique d'Obama. Je conseille l'article de Jean-Luc Racine sur les rapports du président et de son administration à la ce que l'on a baptisé "la longue guerre" et la question afghano-pakistanaise. Cet essai fait bien le tour des principaux enjeux du problème.

- dans le dernier numéro de The Russian Review : "Our Brigade will not be sent to the front" : Soviet Women under Arms in the Great Fatherland War, 1941-1945 d'Euridice Charon Cardona et Roger D. Mardwick. On connaît les soldates soviétiques snipers, les infirmières, les conductrices de chars, les servantes de batteries anti-aériennes, les pilotes de chasse ou de bombardement nocturne, on sait moins qu'en 1942 l'Armée Rouge a envisagé de recruter 50 brigades d'infanterie composées de femmes. La seule unité du genre à avoir finalement vu le jour, la 1ère brigade de fusiliers indépendante de volontaires féminins, a connu un destin tragique parce que, de fait, elle n'a jamais été déployée sur le front. Très intéressant.

LyudmilaPavlichenko1.jpg- enfin, dans le dernier numéro de la revue Vingtième Siècle. Revue d'histoire, on lira avec attention l'article de Christian Ingrao, directeur de l'Institut d'Histoire du Temps Présent qui a notamment écrit un ouvrage plébiscité sur la division Waffen-SS Dirlewanger, et de Jean Solchany à propos de la médiatisation dévoyée de la "Shoah par balles", très à la mode ces derniers temps, autour de la figure du fameux père Desbois et de ses fouilles sur les charniers nazis en Ukraine. Quand la mémoire (et encore, incomplète...) prend le pas sur l'histoire, on aboutit parfois à une dérive sensationnaliste. On a notamment l'impression que rien n'existait avant le père Desbois sur la Shoah par balles, ce qui est faux. C'est d'autant plus dérangeant que le père Desbois se revendique d'une certaine légitimité scientifique... par ailleurs l'enquête de Desbois pèche par certains côtés, notamment sur l'implication d'auxiliaires ukrainiens dans les massacres : le déni de mémoire des survivants interrogés par le catholique est flagrant. Il n'y a pas de mise en contexte ou presque et l'analyse du phénomène nazi lui-même cède le pas devant l'émotionnel, le recours au pathos. Cas exemplaire : l'émission de France 3 "Shoah par balles : l'histoire oubliee", qui montre l'échec de la vulgarisation sur le sujet (pas d'historiens sur le plateau, éloge dithyrambique du père Desbois, parti pris très victimaire finalement, reflétant les distorsions médiatiques sur l'événement historique).

jeudi, 28 mai 2009

L'URSS et l'Europe occidentale (1953-1985)

Cet analyse fait suite au résumé précédent d'un article traitant des relations entre l'URSS à la fin de l'ère stalienne et la construction européenne à ses débuts, entre 1947 et 1953, publié sur le site de l'Alliance Géostratégique. J'étudie ici les rapports entre les deux pôles que sont l'Union Soviétique et l'Europe occidentale entre 1953, année qui voit la mort de Staline, et 1985, qui marque l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, homme d'Etat qui va conduire l'URSS à de profondes transformations, désirées ou non. Mon propos se découpe en deux parties : d'abord, il s'agit de voir comment la période où Khrouchtchev dirige l'URSS marque un premier tournant dans les relations soviéto-européennes. Ensuite, je verrai comment la période brejnévienne (dans laquelle j'inclus les règnes d'Andropov et Tchernienko entre 1982 et 1985, qui sont dans la continuité) se découpe en deux parties : une phase de détente jusqu'en 1978, puis une nouvelle poussée de guerre froide jusqu'en 1985.

 

I) Krouchtchev : un rendez-vous manqué ? :

 

La disparition de Staline provoque un remaniement du pouvoir en URSS, qui se retrouve prise en main par une direction collégiale : Malenkov, Beria, Molotov et enfin Krouchtchev, qui prend la tête du Parti Communiste d'Union Soviétique (PCUS). La période est très troublée, et la grille d'analyse de l'époque stalienne demeure la référence en matière diplomatique. L'URSS est toujours perçue comme une puissance eurasiatique, le continent européen est donc un enjeu crucial : l'Europe, et la construction européenne, sont considérées comme hostiles. La crainte du renouveau d'un militarisme allemand est patente : l'URSS s'inquiète ainsi de la réincorporation d'anciens Waffen-SS dans la Bundeswehr, mais aussi du leadership d'Adenauer, que l'on croit animé d'un violent sentiment anticommuniste. Pire encore : l'Allemagne de l'Ouest s'incorpore progressivement au bloc américain. Jusqu'en 1955, l'Europe constitue une menace pour l'URSS, même si les tenants de la ligne dure, Molotov et Krouchtchev, sont balancés par Beria, ouvert à de nouvelles approches. Celui-ci est favorable à une coexistence pacifique qui ne dit pas encore son nom avec l'Occident, et même à une éventuelle réunification de l'Allemagne : ce faisant, il heurte la doxa stalinienne très attachée à l'intégrité du glacis hérité de la Seconde guerre mondiale, et cela le conduit à sa chute en juillet 1953. Cependant, la position soviétique évolue dès 1955 sous l'influence de Krouchtchev. L'échec de la conférence de Berlin, l'intégration de la RFA dans l'OTAN et la naissance du pacte de Varsovie montrent pourtant que la situation demeure tendue. Mais la même année, le traité autrichien met un terme à l'occupation du pays, tandis que la conférence de Genève en juillet décrispe les relations est-ouest. Krouchtchev cherche en fait à faire reconnaître l'intangibilité du glacis soviétique en Europe de l'est, ce qui implique une reconnaissance mutuelle des deux Etats allemands. Adenauer vient finalement en URSS pour discuter, notamment, du rapatriement des derniers prisonniers allemands retenus dans les camps soviétiques.

Le véritable tournant se situe pourtant dans le XXème congrès du PCUS en 1956. La dénonciation des crimes staliniens constitue une véritable révolution en interne pour l'URSS. Mais elle a aussi des conséquences à l'extérieur : Krouchtchev avance ici sa doctrine de la "coexistence pacifique", qui veut en fait déplacer l'affrontement est-ouest du hard power (que j'entends au sens militaire) au soft power (confrontation économique relevant encore du hard power, et surtout culturelle), sauf pour les zones en voie de décolonisation où l'URSS s'investit massivement, dans le monde arabe et en Afrique surtout. L'URSS se mondialise et non contente de fournir à sa population un brevet de supériorité du socialisme sur le capitalisme, elle apporte de nouveaux fondements au legs stalinien. Cela passe par un dialogue privilégié avec les Etats-Unis, où Krouchtchev se rend en 1959 ; l'installation du téléphone rouge survit aux crises du début des années 60, et un traité sur l'interdiction des essais nucléaires est signé en 1963. Cette nouvelle relation est d'autant plus importante pour l'URSS que les rapports avec la Chine de Mao se dégradent : celui-ci est en effet mécontent de la politique de déstalinisation introduite en 1956, et par ailleurs, la Chine fait figure de modèle alternatif pour les pays décolonisés. La question européenne reste primordiale, puisqu'à côté d'un développement d'importantes capacités nucléaires militaires, l'Armée Rouge conserve et accroît un vaste dispositif de forces conventionnelles tourné contre l'Europe de l'Ouest. L'atlantisme est particulièrement craint à Moscou : la doctrine de "représailles massives" adoptée par les Etats-Unis en 1956 conduit à l'installation d'armes nucléaires en Europe. L'URSS a pour objectif, par contrecoup, de freiner l'unification européenne. La doctrine est donc offensive, même dans le cadre de la coexistence pacifique : l'accroissement des échanges économiques avec l'Europe sert ainsi à contourner le refus de transfert de technologies de la part des Etats-Unis.

Krouchtchev met en place une politique de séduction en rompant avec l'image austère de Staline : nombreux déplacements extérieurs, utilisation abondante des média... le but est de discréditer l'Europe communautaire, en défendant par exemple des thèses paneuropéennes ou en avançant l'idée d'un désarmement est-ouest qui passerait par l'ONU. D'un autre côté, l'URSS veut promouvoir l'interdiction des essais nucléaires, ce qui est logique puisque l'équilibre lui est alors défavorable en matière d'armements de ce type. Mais la diplomatie soviétique, particulièrement active entre 1956 et 1964, ne débouche pas sur beaucoup de résultats, tout comme l'approche dite "nationale". Le maillon faible de l'Europe semble être en 1955 l'Italie, où le démocrate-chrétien de gauche Giovanni Gronchi a été élu président de la République. L'URSS échoue cependant à la détourner de l'Europe, même en passant par l'enjeu pontifical (la Papauté est approchée pour servir de "caution morale" au désarmement). Moscou se tourne alors vers la France : le retour du général De Gaulle au pouvoir est bien perçu par les Soviétiques, qui font profil bas sur la question de la guerre d'Algérie. Mais la politique extérieure avancée par De Gaulle est loin de satisfaire l'URSS, d'autant plus que celui-ci reste indéfectiblement attachée à l'Alliance atlantique. C'est finalement avec la Grande-Bretagne que les liens sont les plus étroits : si au plan politique les positions restent éloignées, Londres devient rapidement le deuxième partenaire économique de l'URSS. En revanche, avec la RFA, les relations sont tendues : à la question des prisonniers allemands s'ajoute celle des citoyens soviétiques de nationalité allemande qui ne peuvent émigrer. Un rapprochement s'opère pourtant sur ces questions en 1958. Mais Krouchtchev s'arc-boute sur la reconnaissance de la RDA par l'Occident, et impose un ultimatum le 27 novembre 1958 : rattachement de Berlin-Ouest à la RDA ou instauration du statut de ville libre sous contrôle de l'ONU. La démarche écorne l'image de "pacifiste" que s'était construit Krouchtchev depuis la mort de Staline ; à la conférence de Genève, en mai 1959, il ne pousse cepandant pas son avantage alors qu'à la position très ferme des Français et des Allemands s'oppose une ligne plus modérée des Anglais et des Américains. Mais le leader soviétique, confronté à une opposition interne qui l'adjure d'être plus ferme, rompt les négociations en 1960, prenant prétexte de l'incident de l'avion-espion U-2 de Gary Powers, abattu au-dessus de l'URSS par la défense anti-aérienne soviétique. S'ensuit la construction du mur de Berlin dans la nuit du 12 au 13 août 1961.

Berlin_Wall_1961-11-20.jpg

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

Ces événements font taire toute dissension dans le camp occidental : le pari de Krouchtchev a échoué. Le résultat est sans commune mesure avec les espoirs placés dans la nouvelle politique européenne. Cet élément contribue parmi d'autres à la chute de Krouchtchev, évincé le 13 octobre 1964 et remplacé par un nouvelle direction collégiale, qui à son tour avance une nouvelle orientation à l'égard de l'Europe.

 

II) L'ère brejnevienne : le retour du dilemme européen :


La troïka qui supplante Krouchtchev rassemble Brejnev, Kossyguine et Podgorny et opère des changements de pure forme : le XXIIIème congrès du PCUS adopte en mars 1966 adopte le Politburo en sus du Praesidium, et le Premier Secrétaire devient le Secrétaire Général du PCUS. L'Europe passe au rang de pôle familier et démythifié dans les années suivantes. L'URSS affiche clairement sa volonté d'être une puissance mondiale : Kossyguine se déplace en Corée du Nord et au Nord-Viêtnam en 1965, et dans d'autres régions en voie de décolonisation. De nouveaux instituts sont créés en URSS pour explorer les possibilités d'action à l'étranger comme celui d'Extrême-Orient inauguré en 1966. Dans les années 70, Brejnev crée un réseau d'Etats-clients sur le continent africain : Ethiopie, Angola, Mozambique, auquel vient s'ajouter Cuba près des Etats-Unis, pays avec lequel les liens sont renforcés. Cette politique se base sur le facteur militaire, puisque la parité avec les Etats-Unis est quasiment atteinte à la fin des années 60 et au début des années 70 : on a donc un retour direct au hard power pur et dur. D'ailleurs le président Johnson et Kossyguine commencent à discuter sur la limitation des armes nucléaires stratégiques. La signature de SALT 1 en mai 1972 et le règlement conjoint de la crise du Kippour en octobre 1973 contribuent à faire des deux puissances des partenaires obligés.

L'Europe est pourtant toujours considérée comme hostile à la fin des années 60, d'autant plus que le bloc de l'est en Europe connaît un ralentissement économique et politique qui contraste avec le dynamisme communautaire. L'URSS plaide pour un retrait des troupes américaines d'Europe, qui n'intervient pas. Une confrontation intellectuelle oppose d'ailleurs le Département International du PCUS, qui voit l'affrontement est-ouest sous un angle idéologique, à l'IMEMO (Institut de l'Economie Mondiale et des Relations Internationales), partisan d'une lecture plus réaliste. Brejnev prononce un discours devant le Politburo le 7 janvier 1969 qui cautionne cette dernière analyse. Brejnev est soutenu par toute une génération de dirigeants dont Gromyko, ce qui révèle une première faille dans l'armature idéologique de l'URSS, puisque celle-ci n'est plus convaincue de la supériorité intrinsèque du modèle socialiste sur le capitalisme. Le mouvement est appuyé par les organismes économiques comme le Commerce Extérieur, préoccupé par la situation dégradée de l'URSS sur le plan économique, justement. L'importation de biens manufacturés en provenance de l'Occident s'accélère, ce qui constitue un remède aux faiblesses soviétiques mais aussi un facteur de dépendance. Le dialogue franco-soviétique ouvert avec le voyage du général De Gaulle à Moscou en 1966 se poursuit sous Georges Pompidou. Les relations se décrispent avec Willy Brandt et la RFA quand celle-ci adhère au traité de non-prolifération nucléaire en 1969 ; le traité germano-soviétique sur la ligne Oder-Neisse est signé en août 1970.

Oscar_class_submarine_2.JPG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourtant, la méfiance à l'égard de l'Europe subsiste, notamment au sein du KGB et chez son directeur, Andropov, qui reproche vigoureusement l'influence culturelle occidentale sur la jeunesse soviétique, l'impact des dissidents et une forme de "subversion passive" prêtée à l'Europe. Pourtant, en URSS, les principaux mouvements de résistance sont alors plutôt nationalistes. Le mouvement pour la défense et la promotion des droits de l'homme est le plus marqué par les références occidentales : c'est particulièrement visible dans l'oeuvre d'Andreï Sakharov. Pourtant, la réflexion tourne surtout autour d'un héritage proprement russe : soit le retour à un marxisme-léninisme authentique (général Grigorenko, frères Medvedev), soit la rupture avec la "fausse modernité" et l'avènement d'une nouvelle Russie orthodoxe (Soljenitsyne). On retrouve là l'opposition classique du XIXème siècle entre occidentalistes et slavophiles, ce qui est en soi assez intéressant sur les permanences de l'histoire russe. Si les modalités du changement sont donc âprement discutées, tous s'entendent néanmoins pour faire de l'Europe un témoin de leur combat. Les premiers groupes de pression en faveur des dissidents soviétiques se constituent d'ailleurs à la fin des années 60 en Europe ; des mouvements spirituels naissent aussi, spécialement en faveur des Juifs soviétiques et de leur émigration en Israël ; enfin les radios comme Radio Free Europe et les maisons d'édition publiant les oeuvres des dissidents participent de cette action offensive. Pour l'URSS, le dilemne est à l'orée des années 70 le suivant : comment s'ouvrir à l'Europe pour en tirer des profits économiques et techniques tout en évitant la "contamination" idéologique ?

Brejnev avait défini trois objectifs par rapport à l'Europe occidentale : instaurer un climat de confiance pour distendre les liens avec les Etats-Unis ; sanctionner l'ordre territorial hérité de la Seconde guerre mondiale ; développer les échanges économiques et commerciaux. Durant la période 1964-1970, ce sont les échanges économiques qui se développent, mais cela est sans commune mesure avec la décennie précédente : 13 % des échanges extérieurs se font avec l'Europe dans les années 70, et d'abord avec la RFA. Sur le plan diplomatique, l'engagement plus agressif des Américains au Viêtnam ou à Saint-Domingue permet à l'URSS de trouver un terrain d'entente avec l'Europe : la critique de l'action américaine dans le monde. Cet antiaméricanisme se double d'un nouvel appel à une conférence paneuropéenne. L'URSS reste méfiante à l'égard de la RFA, mais un dialogue privilégié s'installe pourtant au sein de l'Europe entre celle-ci, la France, et l'URSS. La France refuse pourtant de renouveler un traité d'amitié et de non-agression identique à celui qui avait été signé en 1944. Concernant la RFA, l'URSS est très favorable à partir de 1970 à l'Ostpolitik de Willy Brandt qui débouche sur la reconnaissance mutuelle de la RFA et de la RDA en 1972. L'URSS a donc réussi, cette fois, dans sa politique d'ouverture à l'Europe occidentale. En revanche, elle a dû faire des concessions aux Etats-Unis puis à l'Europe dans la préparation et la négociation de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération (CSCE) en Europe d'Helsinki. Lancée par Molotov dès 1954, l'idée ne se concrétise que dans les années 1965-1972 par des préparations intensives sur le terrain diplomatique. L'Europe reste alors méfiante, mais en 1966 l'Italie annonce qu'elle y est favorable dans le but de desserrer l'étau sur le bloc de l'est sous contrôle soviétique. L'OTAN donne également un accord de principe en juin 1968 et la conférence elle-même s'ouvre en novembre 1972.


L'URSS a alors déjà obtenu l'une de ces demandes, la reconnaissance des frontières héritées de la Grande Guerre Patriotique. Elle tient pourtant à la CSCE afin d'arracher un traité international garantissant à la fois cette emprise territoriale mais aussi la domination de l'URSS sur cet ensemble. Mais il s'agit aussi d'accentuer la distance entre l'Europe communautaire et les Etats-Unis, et surtout de dépasser le Marché Commun européen par une autre coopération économique. Les négociateurs soviétiques connaissent cependant des difficultés au cours des discussions : le bloc soviétique n'est pas uni puisque la Yougoslavie et la Roumanie commencent dès le début à émettre des réserves sur les positions de Moscou. Par ailleurs, les Occidentaux cherchent à avancer sur la question des libertés et des droits fondamentaux, ce que veulent absolument éviter les Soviétiques. Pour contrer ces tendances centrifuges et centripètes, Moscou prévoit des garde-fous : la deuxième conférence de Crimée en 1972 réaffirme la nécessité de l'unité socialiste et la prééminence du modèle soviétique. Une reprise en main du bloc soviétique par le renforcement du caractère intégrateur s'amorce donc, dans la lignée de l'écrasement de la révolte de Prague en 1968. En interne, la lutte contre la dissidence politique et religieuse est renforcée dès le début des années 70. Deux formes nouvelles de répression voient le jour : l'enfermement en hôpital psychiatrique (général Grigorenko) et le bannissement (J. Medvedev par exemple). Les conditions carcérales sont durcies puisque les prisonniers politiques sont transférés dans la région de Perm, particulièrement inhospitalière.

Cependant, si la démarche vise à désamorcer toute entrave aux objectifs soviétiques dans la CSCE, l'URSS ne peut empêcher l'ingérence occidentale dans ses affaires intérieures. Trois "corbeilles" sanctionnent la conférence : une sur la sécurité, une autre sur la coopération économique et financière, et la dernière sur les droits de l'homme dans les pays de l'Est. Pour la première corbeille, la diplomatique marque des points, même si elle fait trois concessions : les frontières européennes sont "inviolables" et non pas "intangibles", on affirme le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, mais surtout tout mouvement de troupes sur une frontière doit être notifié par une déclaration officielle. En revanche, les Soviétiques ne parviennent pas à entamer l'entente de l'Europe occidentale et plus grave encore, les concessions sur les droits de l'homme provoquent un renouveau des contestations en 1976-1977 se réclamant explicitement d'Helsinki,  et impulsées par la référence occidentale. L'échec de la diplomatie soviétique est ici certain. Dans le même temps, les Partis Communistes d'Europe occidentale se détachent de plus en plus de l'orbite moscovite en reconnaissant la construction européenne. L'URSS durcit donc le ton à partir de 1978-1979 : arrestation d'opposants et de certains négociateurs des accords d'Helsinki, qui s'ajoutent à l'invasion de l'Afghanistan en 1979 et à la grave crise polonaise de 1980-1981. L'installation des missiles SS-20 en Europe met celle-ci face à une vulnérabilité certaine en cas de conflit ; l'installation de missiles américains est contrée par l'URSS qui active des leviers traditionnels, noyautant par exemple des mouvements écologistes antinucléaires. En juin 1982, la sociale-démocratie allemande se prononce d'ailleurs contre l'installation des missiles américains. Il faut l'arrivée du leader de la CDU, Helmut Kohl, au pouvoir, en octobre 1982, pour débloquer la situation. L'URSS brise aussi les vélléités d'indépendance du PCF en entraînant la faillite de ce que l'on a appelé "l'eurocommunisme". La nouvelle agressivité des Soviétiques contre l'Europe entre 1978 et 1985 se heurte donc à un mur, puisque le camp occidental retrouve sa cohésion autour des missiles Pershing et de l'Initiative de Défense Stratégique (IDS) de Reagan, lancée en mars 1983. Le projet était-il vraiment viable ? La question reste discutée, mais ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il provoque un choc dans la direction soviétique qui se rend bien compte qu'elle doit affronter là un défi impossible à relever. L'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en mars 1985 et les premières mesures de réformes marquent bien la défaite de l'URSS.

SS20_irbm.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La période 1953-1985 se résume finalement par le changement de nature des relations entre l'Europe et l'URSS. Face à des échecs diplomatiques et à une économie en perte de vitesse, la direction brejnévienne a misé sur l'ouverture et la détente, qui ont en retour menacé le régime soviétique de l'intérieur. La réponse à ce problème conduit à des solutions contradictoires, dans le contexte d'une nouvelle poussée de la guerre froide à partir de la fin des années 70. Le règne de Gorbatchev tranchera finalement ce noeud gordien, mais en faisant disparaître, à terme, l'URSS elle-même.



 

Cet article est tiré du chapitre 9 "L'URSS et l'Europe occidentale de 1953 à 1985 entre coopération, partenariat et subversion."(p.277-331), de l'ouvrage de Marie-Pierre REY, Le dilemme russe. La Russie et l'Europe occidentale d'Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002, 354 p. Pour ceux qui préparent les concours en histoire-géo (CAPES et agrégation), cet ouvrage figure dans la bibliographie d'Historiens et Géographes pour le sujet d'histoire contemporaine (n°1017).

51ADKTVFJDL._SS500_.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 



Pour creuser un peu sur les relations entre l'URSS et son glacis en Europe de l'est de 1945 à 1991 :


Jean-François SOULET, Histoire de l'Empire stalinien. L'URSS et les pays de l'Est depuis 1945, Paris, Le Livre de Poche, 2000, 252 p. (ce n'est toutefois qu'une synthèse assez réduite, et le parti pris de l'auteur est très marqué par l'école historiographique dite totalitaire qui met surtout l'accent sur les errements, massacres et abus de l'URSS).

51N9PVJPWEL._SS500_.jpg