jeudi, 09 juillet 2009

René-Jacque LIQUE, Bokassa Ier : la grande mystification, Afrique contemporaine volume 16, Paris, Chaka, 1993, 191 p.

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Tout en passant les oraux de l'agrégation, j'en ai profité pour faire le plein de livres sur Paris (un peu trop d'ailleurs...). J'ai entre autres acheté ce petit volume, un peu plus gros qu'un Que-Sais-Je, sur Jean-Bedel Bokassa, président puis empereur de Centrafrique après un coup d'Etat militaire en 1966.

Curieux destin que celui de cet ancien officier de l'armée française, ayant participé aux importantes campagnes de la reconquête et de la Libération, ce qui fait sa force d'ailleurs puisque, dans le processus de décolonisation, les militaires professionnels centrafricains se comptent sur les doigts d'une main. Inspiré par le "père de la nation" de Centrafrique, Barthélémy Boganda, et profitant des errements du nouveau président David Dacko, Bokassa saute sur l'occasion et prend le pouvoir par la force.

Le 1er janvier 1966, Bokasa et son acolyte de l'armée, le capitaine Banza, éliminent les principaux dirigeants du pays, notamment Izamo, le commandant de la toute puissante gendarmerie. Mais le président leur échappe. Mounoumbaye, le chef de la Brigade de sécurité intérieure, est livré par le Congo-Kinshasa et torturé à mort. Des dizaines d'autres personnes disparaissent dans la sinistre prison de Ngaragba. Bokassa justifie son coup d'Etat par une soi-disant intervention chinoise qui menaçait de prendre le contrôle du pays. Il suscite suffisamment de ralliements pour former un nouveau gouvernement.

Par une habile politique de séduction, il se fait reconnaître par les Etats africains et par la France qui n'a guère d'autre choix ; il y a peu de militaires centrafricains qui auraient pu prendre la place de Bokassa... qui fait très vite modifier la constitution du pays pour concentrer tous les pouvoirs entre ses seules mains. Mais cela ne suffit pas : il faut le nommer président à vie, et une promotion l'amène du grade de colonel pendant son coup d'Etat à celui... de maréchal, en 1974. Vient enfin la proclamation de l'Empire du Centrafrique en 1976 avec à sa tête Bokassa Ier, qui fait tourner les gouvernements à sa guise en fonction des nécessités du moment.

Bokassa mène son pays d'une main de fer. En 1969, il fait éliminer le capitaine Banza, son bras droit de la première heure, trop critique envers l'évolution du régime, et fait traquer ses proches dont une bonne partie finiront leurs jours à Ngaragba. Obsédé par les complots à l'encontre de sa personne, quasiment paranoïaque, Bokassa est pourtant la vedette des médias internationaux lorsqu'il prétend doter le Centrafrique de la bombe atomique, en 1977, ou lorsqu'il insiste pour que la France construise au pays un réseau ferré digne d'une grande nation. Son pélerinage sur la tombe du général de Gaulle à Colombey en 1978 a marqué les esprits par ses frasques. Mégalomane, protégé par les parachutistes français qu'il a lui-même appelés pour parer à toute éventualité, le personnage confine parfois au drame, comme lors de l'épisode de la recherche de sa fille viêtnamienne (issue d'un amour de guerre), retrouvée par la France à Saïgon... mais qui s'avère ne pas être la bonne, ou dans les relations avec son épouse roumaine rencontrée lors d'un voyage à Budapest en 1973. Il instaure un code pénal draconien prônant les mutilations corporelles (oreilles coupées pour les voleurs notamment) et apprécie les châtiments publics, comme cette bastonnade de 46 détenus de la prison de Ngaragba en juillet 1972.

L'économie du pays ne se relève pas des excentricités de Bokassa, qui trafique avec des escrocs diamantaires et qui ruine le Centrafrique dans la cérémonie du couronnement impérial, le 4 décembre 1977, devant un parterre d'officiels étrangers. On retiendra l'importation de 25 000 bouteilles de Bourgogne (!) ou l'extorsion des diamantaires libanais qui versent 25 millions de francs CFA afin d'être épargnés de toute pression. 15 milliards de francs CFA au total, soit les trois quarts du budget de la nation... L'ECA (l'Empire Centrafricain, nouveau sigle du pays) s'effondre pourtant bientôt. La contestation étudiante démarre en octobre 1978 en raison de l'imposition du port d'un uniforme particulièrement onéreux, moyen détourner de renflouer les caisses. Les manifestations sont violemment réprimées par l'armée en janvier 1979. Des dizaines d'enfants sont entassés dans les cellules de Ngaragba et meurent asphyxiés ou victimes de mauvais traitements. Le régime de Bokassa s'écroule, et la France est montrée du doigt pour n'avoir pas dénoncé, à l'instar de beaucoup, la violence sanguinaire de l'empereur.

La France est en effet l'un des principaux acteurs dans la partie de théâtre qui se joue autour de Bokassa. Si le général de Gaulle est agacé par le "soldat" Bokassa, il l'invite pourtant à Paris et le décore de la Légion d'Honneur. Pompidou poursuit cette politique visant à protéger les intérêts français sur place ainsi que la colonie de 5 000 personnes présentes en Centrafrique. Bokassa louvoie, menace de s'allier aux Soviétiques jusqu'à ce que la France participe au financement du palais présidentiel. Le président Giscard d'Estaing entretient les meilleures relations qui soient avec Bokassa ; il faut dire qu'il dispose d'une "réserve" de 2 millions d'hectares qui lui permet d'assouvir sa passion pour la chasse. Pourtant, Giscard paye très cher son appui à l'empereur de Centrafrique ; l'affaire dite des diamants, l'un des nombreux cadeaux du "soldat" aux hommes d'Etat étrangers (en l'occurence ici la femme du président), coûte en partie sa réélection à Giscard d'Estaing en 1981 et son image pâtit de l'intervention française dans la chute du dictateur (opération Barracuda), qui se termine par le transport en avion de son successeur David Dacko. Le pays est pourtant sous perfusion française depuis belle lurette.

Bokassa, qui était perçu sans doute comme un rempart contre le communisme, à l'image de Mobutu au Congo, aux heures les plus sombres de la guerre froide. Son rapprochement avec les pays de l'est en 1970 n'était que fortuit. La reconnaissance de la RDA avait fait beaucoup de bruit, d'autant plus que Bokassa soulignait avec emphase "quel grand homme fût Hitler" (!). Converti à l'Islam, Bokassa aimait aussi à collectionner les décorations ; le président tchadien Tombalbaye disait d'ailleurs, lors d'une crise entre les deux pays, que Bokassa achetait ses décorations "au kilo" à Paris. Renversé, Bokassa trouve d'abord refuge en Lybie -c'est Khadafi qui l'avait poussé à se convertir à l'islam moyennant quelques millions de dollars. Devenu persona non grata, il s'exile finalement en Côte-d'Ivoire avant d'atterrir en France. Revenu à Bangui en 1986, il est finalement jugé et condamné à mort, peine que le président Kolingba -autre militaire au pouvoir, ce qui en dit long sur l'état du Centrafrique après Bokassa- commue sa peine en 20 ans de travaux forcés. L'ancien empereur déchu meurt d'un arrêt cardiaque en 1996.