dimanche, 06 décembre 2009
Nathalie GRAVEL, Géographie de l'Amérique latine. Une culture de l'incertitude, Géographie contemporaine, Presses Universitaires du Québec, 2009, 339 p.

Ifriqiya connaît un sommeil prolongé, j'en suis désolé mais mon travail est très prenant et j'atteins un seuil critique en ce moment (!). Néanmoins je profite d'un moment consacré à ce blog pour y placer plusieurs fiches de lecture, toujours réalisées en collaboration avec le site les Clionautes.
Je signale aussi que je viens d'écrire un article pour la revue Champs de bataille, qui paraîtra dans le numéro à venir incessamment sous peu. Un autre article est d'ores et déjà en préparation.
Cet ouvrage écrit par Nathalie Gravel, qui enseigne à l'université Laval au Québec, se veut d'abord un manuel de cours sur la géographie à l'Amérique latine ; un préalable au thème traité, en quelque sorte, avant un approfondissement. L'introduction souligne la démarche : insister sur les contradictions de cette aire géographique, et ses évolutions récentes (« colombianisation » du Mexique, manifestations des immigrants clandestins aux Etats-Unis, montée en puissance de la gauche dans une majorité de pays de la région, etc), qui tentent de répondre à des défis impossibles à régler sur le court terme.
Le plan de l'ouvrage est très conventionnel : après une partie « historique » rapide, l'auteur découpe l'Amérique latine en quatre grands ensembles (issus de la géographie physique), traités successivement : le Mexique, l'Amérique centrale et le bassin des Caraïbes, le Cône Sud et le Brésil, et les pays andins. Les derniers chapitres sont consacrés à des questions thématiques : l'agriculture, l'intégration régionale et le commerce, la démocratie, la question autochtone et les mouvements sociaux, l'environnement et, enfin, l'urbanisation de la pauvreté.
Les pays d'Amérique latine suivent, d'après la géographe, quatre voies différentes pour arriver à une meilleure situation économique et politique : l'ouverture économique, l'intégration économique régionale, la recherche de solutions endogènes et la démocratie, ou participation citoyenne. Ces quatre solutions constituent des fils directeurs du livre.
La partie historique est succincte et balaye vraiment à grands traits les événements et les lieux fondateurs de l'Amérique latine depuis l'époque des Grandes Découvertes ; certains partis pris de la géographe sont contestables, comme la qualification de génocide attribuée à la conquête espagnole du XVIème siècle, une question très débattue parmi les historiens, comme d'autres du même genre. La partie associée à la première et qui fait suite, sur l'histoire politique et la démographie, est plus intéressante, mélangeant théorie (reprise de l'économie dualiste de Milton Santos) et chiffres à l'appui.
Les quatre parties géographiques sont inégales, car elles se veulent plus des analyses sur des phénomènes particuliers qu'une présentation en bonne et due forme. Celle sur le Mexique aborde des thématiques intéressantes (migrations, monde maya, mouvement zapatiste) mais elle demeure très (trop ?) courte : la question de la déstabilisation de l'Etat mexicain par les cartels de narcotrafiquants est survolée. Le problème est le même pour la deuxième partie sur l'Amérique centrale et les Caraïbes -malgré un point très instructif sur les relations entre Haïti et la République dominicaine. Le troisième ensemble sur le Cône Sud et le Brésil est plus conséquent, notamment sur ce dernier pays et sur le cas argentin. Dans la dernière partie, il est en revanche dommage que ne soit pas évoqué l'Equateur et surtout la Colombie, qui figurent pourtant dans le tableau récapitulatif, assez pratique, que l'on trouve à la fin de chaque chapitre géographique de l'ouvrage (Pays-population-capitale-densité-année d'indépendance-principales sources de revenus-caractéristiques géopolitiques).
Quant aux chapitres thématiques qui terminent l'ouvrage, là encore, des choix ont été faits. Celui sur l'agriculture se concentre sur quelques exemples plus ou moins intéressants (le henequen ; les réformes agraires au Mexique, en Equateur). Le chapitre sur les organisations régionales est particulièrement ardu à lire car il se présente sous la forme d'un listing, malgré la présence, encore une fois, de tableaux de synthèse et d'encadrés sur des points très précis, ce qui est sans aucun doute un point fort du livre. A contrario, le chapitre 9 sur la démocratie est passionnant : c'est sûrement l'un des meilleurs de ce manuel. Le chapitre 10 sur les mouvements autochtones et sociaux est clairement déséquilibré en faveur du premier terre ; on aurait aimé plus de considérations sur le Mouvement des Sans-Terre au Brésil, par exemple. Dans le chapitre 11 sur l'environnement, on trouve un développement qu'il faut lire, celui sur le commerce équitable. Le dernier chapitre, enfin, fait lui aussi des plongées ponctuelles sur tel ou tel point : Brasilia, ici, est bien traitée, de même que le modèle de villes brésilien, au sujet de l'urbanisation de la pauvreté.
Nathalie Gravel conclut sur l'idée que l'Amérique latine, construite depuis plusieurs siècles sur des structures inégalitaires, autoritaires et violentes, peine toujours à trouver sa voie vers le développement. Les habitants de la région n'ont pas encore confiance dans le système démocratique ; la violence perdure (voir l'exemple mexicain après celui de la Colombie à la fin des années 1990), et l'ombre des Etats-Unis est toujours présente. Cela expliquerait pourquoi les citoyens d'Amérique latine ont développé cette fameuse « culture de l'incertitude » (corruption, immigration illégale, économie parallèle, népotisme, narcotrafic, etc), sous-titre de l'ouvrage, pour répondre à la panne vis-à-vis du développement, dans tous les sens du terme (politique, économique...). La colonisation des marges sociales et spatiales par les populations démunies d'Amérique latine répond à la même préoccupation. La préservation des privilèges des plus riches, héritage d'une histoire basée sur l'inégalité sociale et politique, a été très coûteuse pour les nations de la région. Pourtant, cette culture de l'incertitude développée pour parer au plus pressé devrait laisser la place à une planification du risque, sur le long terme, basée sur un réengagement de l'Etat et sur une implication citoyenne.
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| Tags : géographie, amérique latine, problématiques, actualité |


