mardi, 14 juillet 2009

Feu d'artifice pour le Soudan

ws2.jpgOn reste dans les LRM avec l'acquisition par les Soudanais d'un certain nombre de lance-roquettes multiples WS-2 auprès de la Chine, principal fournisseur militaire du pays. C'est d'ailleurs la première exportation de ce matériel à l'étranger. La vente a été confirmée officieusement même si les LRM ne sont pas encore apparus dans les défilés militaires d'aucun des deux pays.

La pièce d'artillerie a une portée de 200 km et les têtes des engins disposent de charges explosives de 200 kg. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies a voté un embargo sur les armes dans la région ouest de la province du Darfour, mais le Soudan et la Chine contournent facilement cette interdiction.

 

 

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lundi, 25 mai 2009

Les rebelles du JEM sur le pied de guerre

img_6844.jpgL'armée soudanaise dément aujourd'hui la prise de la cité d'Um Baru, près de la frontière avec le Tchad, par le mouvement rebelle du Darfour JEM (Mouvement pour la Justice et l'Egalité).

Le 17 mai, le JEM avait capturé la ville de Kornoi, à 50 km à l'ouest d'Um Baru, dans l'Etat du Nord-Darfour, bousculant deux brigades de l'armée soudanaise. Khalil Ibrahim, le chef du mouvement, a assuré vouloir contrôler l'ensemble de la région et ses trois capitales régionales. L'armée soudanaise quant à elle annonce que l'armée de l'air a repoussé l'offensive rebelle tout en lui infligeant de lourdes pertes.

Ce regain d'activité du JEM intervient quelques semaines à peine après la grande offensive de la rébellion tchadienne, l'UFR (Union des Forces de la Résistance), contre le président du Tchad Idriss Déby. L'armée tchadienne a brisé l'offensive rebelle, mais les relations entre le Soudan et le Tchad se sont gravement détériorées depuis, chaque pays accusant l'autre d'avoir mené des raids aériens sur son sol contre ses rebelles respectifs, pour ainsi dire. Des observateurs indiquent également que le JEM serait en train de se réarmer et de réorganiser.


grande-1395275-1847873.jpg?iboxLes affrontements auraient fait 20 morts et 31 blessés dans les rangs de l'armée soudanaise, tandis que 43 rebelles auraient péri et 54 seraient blessés. Le JEM se prépare maintenant à la contre-offensive d'unités mobiles de l'armée soudanaise qui ont quitté leur base d'al-Fashir, l'une des capitales régionales du Darfour.


Pour aller plus loin :

- "The Chadian Civil War in Sudan (1-2)", The Sudan Tribune, 20 mai 2009.

mardi, 12 mai 2009

Gérard PRUNIER, Le Darfour. Un génocide ambigu, Paris, La Table Ronde, 2005, 268 p.

5127G1HWH3L._SL500_AA240_.jpgJe reprends ici le principe des fiches de lecture que j'avais développé sur Historicoblog (2) ; mais désormais, je me concentrerai surtout sur les points importants de l'ouvrage et les questions à débattre, les atouts et les limites du livre, plutôt que de faire une rétrospective détaillée du livre.

C'est la récente bataille au Tchad qui m'a donné envie de ressortir cet ouvrage de Gérard Prunier, grand spécialiste de la corne de l'Afrique et de la partie nord-orientale du continent. Son ouvrage sur la crise du Darfour est d'ailleurs l'un des seuls disponibles en français, en tant qu'ouvrage scientifique, sur le sujet. D'où son intérêt.

Quelles sont les principales conclusions de Prunier concernant la guerre au Darfour, ses causes, ses manifestations et ses conséquences ? Le plan de son livre, en 5 chapitres, est chronologique, car le but est bien de replacer le conflit dans une perspective plus large et plus longue, d'appréhender l'histoire du Darfour sur le long terme. Darfour dont on ignore souvent qu'il fut un royaume puissant à l'époque moderne avant d'être rattaché au Soudan par la colonisation, puis à l'indépendance. On lira d'ailleurs l'introduction qui explique la volonté de comprendre le conflit du Darfour ; elle est aussi décapante par rapport aux responsabilités des différents acteurs présents.


L'exposé de Gérard Prunier s'articule notamment autour des faits suivants :


- le Darfour, de par la géographie, est relativement isolé, et ce dès l'époque précoloniale. Cela ne l'empêche pas d'être en relation étroite avec ses voisins, à commencer par les sultanats musulmans limitrophes. Les Four, descendant du Djebel Marra -véritable massif montagneux au coeur de la région, au propre comme au figuré-, finissent par imposer leur domination, qui passe notamment dans la conversion du souverain à l'islam, manière de s'intégrer aux relations diplomatiques entre Etats faisant partie de l'oumma. La conquête par le condominium turco-égyptien au XIXème siècle, puis par les Britanniques après l'écrasement de la rébellion mahdiste, en 1898, ne se fait pas sans mal, puisque l'identité du Darfour, composé pourtant d'une multitude d'ethnies arabes ou africaines -classification qui n'a d'ailleurs pas beaucoup de pertinence à ce moment-là hormis des préjugés culturels et racistes certain- est très affirmée. Le royaume est finalement dissous par les Britanniques en 1916, pendant la Première guerre mondiale, de peur de la contagion de la propagande ottomane. Intégré au Soudan, le Darfour, qui avait jusque là existé en propre, devient une périphérie.


- l'administration coloniale britannique au Darfour a été un modèle de "gouvernement indirect", théorisé par Lord Lugard au début du XXème siècle. En somme, les Anglais se sont reposés sur les cadres locaux en n'installant qu'un contingent européen très réduit. D'aucuns y voient une forme d'excellence, si l'on peut dire, en termes de colonialisme, mais Prunier rappelle aussi que cela crée une société à deux vitesses, où l'élément indigène ne dispose d'aucune faveur socio-économique et végète, séparé de l'élément colonisateur. Situation renforcée par le fait que les investissements britanniques se font autour de Khartoum et du Nil, tandis que le Darfour ne reçoit quasiment rien en tant que périphérie ignorée et inutile.


- à l'indépendance, en 1956, le Darfour sert de réservoir électoral, par l'intermédiaire des notables, au parti Oumma, qui se situe dans la continuité du dernier souverain du Darfour et des mahdistes. Cependant, une compétition interne au sein de ce parti amène les rivaux à évoquer le facteur ethnique, jusqu'alors totalement ignoré dans la région, pour gagner des voix. Ce face-à-face instauré entre "Arabes" et "Africains" sera lourd de conséquences par la suite.


- l'intervention lybienne et les conflits au Tchad jouent un rôle phare dans le processus menant au conflit du Darfour. La guerre civile tchadienne qui éclate dès 1965 mène à la naissance du FROLINAT, principal mouvement de rébellion, au Darfour même. Khadafi, hanté par le rêve d'un continent africain arabe, crée la Légion Islamique pour s'emparer du Tchad puis du Soudan. Ses troupes échouent devant Khartoum en 1976. Le dictateur Nimeiry lui accordera alors une haine tenace. Plus grave, les préjugés anti-africains de Khadafi s'infiltrent au Darfour en même temps que les armes, alors que la situation écologique se dégrade, avec des sécheresses répétées, provoquant un bouleversement des modes de vie des populations nomades, surtout.

- en 1984, la gabegie du gouvernement central, engagé dans un processus de réconciliation politique et cherchant à attirer les investissements des monarchies du Golfe prospères depuis la crise de 1973, provoque une gigantesque famine. Un coup d'Etat s'en suit, mais les partis politiques retombent dans les affrontements traditionnels et le Darfour est à nouveau exploité comme réservoir de vote par les mahdistes, qui ont promis à Khadafi le Darfour en échange d'un soutien financier. Après la famine, qui fait près de 100 000 morts, les Lybiens investissent donc le Darfour militairement, d'autant plus qu'ils apportent un soutien à l'armée soudanaise aux prises avec la rébellion sudiste du SPLA.


- le triangle Lybie-Tchad-Darfour est capital, puisque Khadafi cherche absolument à renverser Hissène Habré installé au Tchad depuis 1982, lequel tente à son tour d'éradiquer les camps de la rébellion déployés à la frontière, au Darfour, tandis que les soldats lybiens s'essayent à "arabiser" la province. Par ailleurs, le Darfour fournit une bonne partie du contingent de l'armée soudanaise employée dans la guerre au sud, où les autres acteurs sont aussi partie prenante. La région est donc le théâtre de violences en continu. En 1989, deux événements clés ont lieu : le coup d'Etat militaire des islamistes et du colonel Omar El Béchir, qui coupent l'herbe sous le pied aux autres formations politiqus ; et la rébellion d'Idriss Déby qui rejoint les camps du Darfour, soutenu par Khadafi.


- la victoire de Déby en 1990 contre Hissène Habré, le désengagement de la Lybie et l'échec d'une offensive du SPLA en direction de la province en 1991 amène une période de répit pour le Darfour. Cependant, des traces demeurent puisque Habré avait appuyé les Four contre les Lybiens et la guérilla tchadienne, processus repris par le chef du SPLA, John Garang, pour servir ses propres fins politiques (agenda unitaire et fédéral contre une faction sécessionniste pour le sud). Ceci étant, la famine refait son apparition et le Dar Masalit, au nord-ouest du Darfour, est toujours en proie aux violences. Et la logique d'affrontements entre Arabes et Africains s'est installée dans la province, se superposant au conflit centre-périphérie.


- en 1999, Omar El Béchir et l'appareil d'Etat se retournent contre Hassan al-Turabi, le chef politique et idéologique des islamistes. Celui-ci se sert alors du Darfour comme base arrière et négocie une alliance avec le SPLA sudiste. Il achemine des armes au Darfour pour armer ses partisans, principalement dans l'ethnie Zaghawa, réceptive de longue date au message des islamistes soudanais. Les premiers incidents armés en 2001-2002 opposent donc des militants de Turabi à l'armée et à la police.


- l'éclatement du conflit au Darfour au printemps 2003 intervient dans un contexte bouleversé. Les négociations entre Khartoum et le SPLA s'accèlèrent au Kenya, sous la pression américaine qui veut récupérer le Soudan dans la lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre. C'est alors que deux mouvements rebelles commencent à effectuer leurs premiers coups d'éclat. Le Mouvement pour la Justice et l'Egalité s'inscrit dans le droit fil de l'action souterraine de Turabi et du parti islamiste ; l'Armée de Libération du Soudan hérite des milices fours armées pour se défendre contre les Lybiens et les guérilleros tchadiens "arabisants". Les deux mouvements recrutent parmi les jeunes désoeuvrés mais éduqués, ce qui explique l'absence d'enfants-soldats et la relative absence d'incidents avec les civils. En réponse, le gouvernement soudanais prépare l'intervention des janjaweed (cavaliers démoniaques), une milice irrégulière très hétéroclite encadrée par l'armée soudanaise, qui ressemble d'ailleurs plus aux mooryans somaliens (bandes de jeunes désoeuvrés en rupture avec le système traditionnel de la société, à l'image des gangs des pays occidentaux), tout comme les recrues des rebelles.


- l'Etat soudanais pratique alors une véritable politique de terreur : bombardements aériens avec des bombes à fragmentation bricolées par des An-12 pour tuer les habitants, attaques par des MiG et hélicoptères de combat sur les cibles fixes, puis arrivée des janjaweed et de l'armée qui tuent, violent et brûlent les villages. Cette phase de terreur comprend plusieurs éléments spécifiquement génocidaires. Mais la pratique n'est pas étrangère au Soudan qui l'a déjà employé dans la guerre contre le Sud. C'est d'ailleurs précisément parce que les négociations sont en cours avec le Sud, plus différent du centre que le Darfour, mais avec qui il faut maintenir un rapport de forces, que la rébellion du Darfour, considéré comme intégré au Nord arabe et musulman, est particulièrement dangereuse pour Khartoum. D'où l'ampleur de la répression. Dans un deuxième temps, après avoir détruit les villages, les janjaweed cantonnent les populations dans des camps qu'ils encerclent pour laisser les réfugiés mourir de faim, privés d'aide, en effectuant aussi des incursions au Tchad dans les camps frontaliers -le Tchad étant accusé de soutenir les rebelles, ce qui est en partie exact, mais a provoqué des frondes contre Idriss Déby.


- la crise du Darfour est considéré avec appréhension par les Nations Unies, qui craignent de devoir affronter un génocide et riposter sans en avoir les moyens. Celles-ci sont donc tout à fait soulagées de transmettre le dossier à l'Union Africaine, qui pour ainsi dire ne fait rien. Mais la crise du Darfour se trouve reléguée au rang de simple "crise humanitaire". La couverture médiatique du conflit n'intervient d'ailleurs qu'au début 2004, après les rapports alarmants d'ONG des droits de l'homme mais surtout par un intérêt presque morbide pour le décompte des morts et l'accusation de génocide. Les média français, d'ailleurs, sont parmi les premiers à parler du Darfour en raison de leur présence importante au Tchad voisin. Or les humanitaires font le jeu de Khartoum : ils ne traitent que les réfugiés au Tchad ou à la frontière, les camps du Darfour sont laissés à l'abandon et, même atteints, sont progressivement vidés par le Soudan pour faciliter la "mort par attrition". De plus, l'aide internationale, financière et alimentaire, se réduit, et Khartoum multiplie les obstructions ; le tsunami de la fin 2004 balaye de la scène le conflit du Darfour, aggravant encore la situation.


- Les Etats-Unis se servent du Darfour pour accélérer les négociations avec le Sud ; par ailleurs, George W. Bush, en vue de l'élection de 2004, est obligé de prendre en compte le lobbying de groupes fondamentalistes protestants qui soutiennent les "chrétiens" du SPLA de John Garang. Autre tactique utilisée par les Américains : le recours accentué à la notion de génocide. L'Union Européenne est divisée sur le sujet et n'a pas les moyens d'intervenir sans l'appui américain ; la France, par exemple, est surtout soucieuse d'assurer la stabilité du Tchad, son ancienne colonie, et du régime d'Idriss Déby. Les Nations Unies, très engagées dans le processus de paix avec le Sud et dans l'action humanitaire, ne veulent pas s'engager dans un conflit puisqu'elles savent à l'avance qu'elles n'en auront pas les moyens. Là encore le Darfour est sacrifié à la paix avec le SPLA. L'Union Africaine ne fait pas grand chose non plus puisque le Soudan est considéré comme une passerelle entre Arabes et Africains, rôle qui l'exonère pour les massacres commis au Darfour ; les soldats africains envoyés sur place empêchent surtout les rebelles de s'attaquer à l'armée soudanaise, la privant d'une source d'armement, mais n'empêchant pas les atrocités des janjaweed.


- y a-t-il eu un génocide au Darfour ? La question des chiffres est troublée, puisque les chiffres officiels de l'ONU et des grandes organisations mondiales ont mis un certain temps avant de "coller" aux estimations les plus réalistes des ONG et autres acteurs présents sur le terrain. Gérard Prunier avance le chiffre de 300 000 morts pour le début 2005, en se basant sur toute une série de calculs. Dans le champ sémantique, on trouve 4 explications du conflit : 1) C'est un conflit tribal suite à une dégradation socio-économico-écologique au Darfour (c'est la thèse officielle du Soudan) 2) C'est une contre-insurrection qui a dérapé (thèse d'Alex de Waal avec sa "contre-insurrection au rabais" et de certains gouvernements occidentaux qui justifient ainsi l'action soudanaise) 3) C'est un nettoyage ethnique contre les populations africaines du Darfour 4) C'est un génocide. Prunier compare les événements du Darfour à la définition du génocide par l'ONU en 1948 : l'intention délibérée d'exterminer une population, avec 3 caractéristiques principales (ampleur des massacres, impossibilité d'échapper sauf cas individuel, conscience du groupe visé sur le long terme avec une peur, une paranoïa). Selon lui, le conflit au Darfour répond à la définition ; pourtant, il ne met pas sur le même plan le génocide rwandais car il est difficile, voire impossible de dire qu'il y avait une volonté réelle et systématique à Khartoum d'exterminer en totalité les populations du Darfour. C'est donc bien sur l'intention que se pose le problème de la définition.


 

Au final, on peut dire que l'ouvrage de Prunier est excellent, une référence sur le Darfour même s'il demande à être actualisé car il date tout de même de 2005. Quelques reproches tout de même : une seule carte et quasiment inutilisable ; un manque de faits pour bien comprendre le récit sur l'histoire du Soudan, du Tchad et des différentes phases de guerres civiles et de rébellion (je pense notamment au SPLA) qui impose de lire un ouvrage plus général sur l'histoire des pays concernés. Je déplore aussi qu'il n'y ait pas de bibliographie indicative à la fin du livre, alors que les notes de bas de page comprenant des références sont nombreuses tout au long du livre. C'est dommage Mais mis à part ceci, c'est un ouvrage qu'il faut avoir dans sa bibliothèque !