vendredi, 31 juillet 2009
Images de guerre
Puisque je suis immobilisé par l'épicondylite, j'ai encore du mal à écrire de manière soutenue mais je vais tâcher d'alimenter un peu ce blog. Hormis la lutte contre les blattes, qui ne me demande pas trop d'efforts, j'ai passé les dernières journées à découvrir certains films de guerre ou à revoir d'autres films que j'affectionne particulièrement.
Au rayon des nouveautés, j'ai commencé -avant l'épicondylite...- par le Putsch des mercenaires (1979) de James Fargo (titre original : A Game for Vultures), un film qui rejoint les préoccupations thématiques du blog puisqu'il est question de la guerre en Rhodésie (aujourd'hui le Zimbabwe) entre le gouvernement soutenu par l'Afrique du Sud de l'apartheid, et la rébellion locale. Le propos tourne autour de l'achat d'hélicoptères de combat vendus par les Américains, que souhaite récupérer la Rhodésie en faisant appel à un intermédiaire joué par Richard Harris, face auquel se dresse Richard Roundtree, un rebelle bien décidé à faire échouer l'entreprise. Le film n'est pas très long mais il est bien mené, il se laisse bien regarder.
Depuis que je me repose, j'ai regardé dans un autre genre The Star (2002), un film russe réalisé par Nikolaï Lebedev (titre original Zvezda). Inspiré d'une nouvelle d'Emmanuel Kazakevich, il raconte l'expédition d'un groupe de 7 éclaireurs soviétiques derrière les lignes allemandes au moment de l'opération Bagration, à l'été 1944. Il est intéressant, pour moi, à plusieurs titres : d'abord c'est l'occasion de voir à l'oeuvre ces fameux éclaireurs de l'Armée Rouge, acteurs méconnus des combats de la Grande guerre patriotique ; ensuite, la reconstitution vaut largement certains films de guerre occidentaux ; enfin, c'est l'occasion de changer de perspective et d'appréhender de quelle façon les Russes eux-mêmes traitent ce moment important de leur histoire, aujourd'hui encore récupéré ou déformé à des fins politiques ou mémorielles. Le film peut être regardé sur Youtube en russe avec des sous-titres anglais (9 parties, petit problème de son dans la 4ème ou la 5ème mais sinon aucun problème).
Autre film de guerre russe mais sur un autre conflit cette fois, bien plus proche : l'Afghanistan, avec The 9th Company (2005), un film réalisé par Fiodor Bondarchuk, qui décrit l'entraînement, l'arrivée en Afghanistan et les combats de volontaires soviétiques dans une unité de parachutistes à la fin du conflit, en 1988. L'histoire est basée sur un des engagements les plus fameux de la guerre, le combat pour la colline 3234 durant l'opération Magistral lancée par l'Armée Rouge au début 1988, conduit par la 9ème companie du 345ème régiment indépendant de parachutistes de la Garde. Bien que ce ne soit pas le premier film russe sur la guerre en Afghanistan, The 9th Company est la première tentative sur le sujet pour monter un film relativement grand public, à l'instar de ce qu'avaient faits une pléiade de réalisateurs américains dans les années 80 avec la guerre du Viêtnam (Platoon, Full Metal Jacket, etc). Le film a d'ailleurs rencontré l'assentiment du public russe. Pour ma part, j'ai apprécié les vues, les paysages et surtout la musique, très bonne ; les scènes de combat elles-mêmes m'ont un peu déçu. En revanche, il me semble que le réalisateur a tenté de bien cerner l'état d'esprit dans l'armée russe à la fin de la guerre en Afghanistan, même au sein des troupes d'élite comme les Desantniki (parachutistes). Là encore le film peut être vu sur Youtube, en russe sous-titré anglais (12 parties, sans problème de son). Je dédie ces quelques lignes à François Duran et autres blogueurs amis qui ont évoqué à plusieurs reprises ces derniers mois la guerre soviétique en Afghanistan.
Enfin, l'Ultime Attaque (1979) de Douglas Hickox (Zulu Dawn), qui ici aussi rejoint le thème du blog puisque ce film, souvent vu comme la suite de son prédécesseur Zoulou ! (1964), dépeint la célèbre défaite britannique à Isandlwana, le 22 janvier 1879, lors de l'invasion du Zoulouland. Sans doute le plus grand revers des pays colonisateurs après celui d'Adoua subi par les Italiens en 1896. Le film vaut par sa mise en scène, sa distribution et sa grande reconstitution historique, malgré des erreurs de détail. Il est aussi disponible sur Youtube, en anglais (12 parties).
16:11 Publié dans Films | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : putsch, urss, seconde guerre mondiale, afghanistan |
lundi, 13 juillet 2009
L'Histoire n°344 : La Russie d'Ivan Le Terrible à Poutine
"Autocratie, Orthodoxie, Empire". Cette formule d'un ministre du tsar résumant la politique russe en 1832 semble bien être le credo de ce dernier numéro de L'Histoire qui évoque la Russie d'Ivan le Terrible à nos jours. Il faut lire l'introduction qui vaut son pesant de cacahuètes, se demandant ce qu'avait "de génétiquement russe" le totalitarisme stalinien. On a l'impression de relire le marquis de Custine à un siècle et demi de distance alors que Sophie Coeuré démonte justement cette construction littéraire quelques pages plus loin. C'est déjà assez révélateur en soi.
Dans le détail, on peut déjà contester ce parti pris qui fait commencer la Russie à Ivan le Terrible. Et quid de la Rous' médiévale, brièvement évoquée au début du numéro ? De l'implantation des Slaves ? Décidément, l'histoire russe ne commencerait qu'avec ce tsar dantesque qui a marqué les mémoires... et les imaginations. C'est peut-être le drame de l'histoire russe... vue par les étrangers.
La revue se divise en quatre parties. Dans la première, intitulée "La terre et les hommes", on a droit tout d'abord à une présentation géographique par Denis Eckert -au demeurant très intéressante- qui ressemble fort à ces prologues accordés à la géographie pour remplir des pages, ce qui est peu flatteur pour la discipline d'ailleurs. Les articles sur la définition du Russe et sur le servage au XIXème siècle sont déjà plus cohérents. Mais arrive ensuite un énième article de Nicolas Werth... qui dépeint en long en large et en travers la "catastrophe agricole soviétique". Comme de coutume, tout est très noir chez Werth. La famine en Ukraine ? Sciemment orchestrée par Staline et ses larbins, alors que la question reste historiographiquement très débattue et d'une brûlante actualité (cf le Parlement européen face à l'Holodomor). La collectivisation ? Un second servage, bien sûr. Bref, ce numéro commence sur les chapeaux de roue.
Les trois parties suivantes correspondent en fait au triptyque que je mentionnais tout à l'heure et qui figure d'ailleurs sur la couverture, à côté de "l'effrayante" fresque (choisie à dessein ?) d'Ivan le Terrible. Ca fait peur, ma foi, tout ça... mais le propre de la Russie n'est-il pas de faire peur, depuis toujours ? Ces Russes sont des autocrates nés, cela va sans dire. Heureusement, l'article de Pierre Gonneau éclaire un peu mieux la réalité que celui sur la splendeur des Romanov, dont le titre résume à lui seul le propos. On trouve quand même des éléments intéressants comme le démontage du récit de Custine ou l'échec d'une réforme politique décrite par Wladimir Berelowitch. Mais arrive alors Stéphane Courtois, autre grand ponte érigé en juge de l'expérience soviétique. Là, c'est le pompon : "En 1914, l'avenir s'annonce radieux pour l'empire des tsars...". Le ton est donné. Pauvres tsars, pauvre Nicolas II ! Quelle retenue face aux opposants, alors que la Russie est ravagée par une vague d'attentats révolutionnaires ; quelle politique mesurée : quasiment personne envoyé en prison et une police politique finalement cantonnée à la poursuite des agitateurs... avec les bolcheviks, fini l'âge d'or : la Tchéka, le goulag, les famines organisées, le culte de la personnalité, les purges, le modèle totalitaire exporté au monde entier. On a vite fait le tour de la Russie et de l'URSS, avec M. Courtois... heureusement, l'on termine avec cette analyse intéressante de Natacha Laurent sur le film d'Eisenstein, Ivan le Terrible, et sur cet entretien avec Leonid Sedov, qui a l'avantage de rééquilibrer l'analyse en faisant intervenir... les Russes, principaux intéressés.
Nous voici arrivés à l'âme russe. Terme que Hélène Carrère d'Encausse récuse, justement... le mot qui caractériserait le mieux la Russie ? Russie (sic). Quant à l'Eglise orthodoxe, il semble bien que son destin n'ait été autre que d'être persécutée par les tsars et les bolcheviks... heureusement, le dialogue avec Georges Nivat fait bien le tour du "cas Soljenitsyne", au demeurant assez original dans sa catégorie.
La dernière partie sur l'Empire est peut-être la plus équilibrée : Marie-Pierre Rey reprend le propos de son Carré Histoire sur la construction impériale, Sabine Dullin évoque, de manière un peu rapide, le mythe de la Grande guerre patriotique, et Michel Foucher fait le point sur la place de la Russie aujourd'hui, dans le concert des puissances mondiales.
Bon, j'ai un peu forcé le trait. Mais il n'en demeure pas moins que la construction même de ce numéro de L'Histoire est orientée. Ne peut-on pas être un peu plus original lorsqu'il s'agit de la Russie ? Pourquoi n'a-t-on pas de contrepoint historiographique aux monstres (au sens imposants) totalitaires que sont Nicolas Werth et Stéphane Courtois ? Evidemment, et ce ne sera une surprise pour personne, je pense ici à M. François-Xavier Nérard, dont j'ai suivi l'enseignement à l'université de Bourgogne, qui a déjà écrit pour l'Histoire et dont un article au moins aurait été bienvenu pour compenser un point de vue des plus monolithiques. Dommage en tout cas d'être passé à côté d'un si beau sujet, qui visiblement mérite encore d'être creusé, du côté de la revue de vulgarisation historique par excellence.
14:12 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : histoire, russie, ivan le terrible, urss |
vendredi, 05 juin 2009
Jacques SAPIR, La Mandchourie oubliée. Grandeur et démesure de l'art de la guerre soviétique, L'Art de la guerre, Paris, Editions du Rocher, 1996, 294 p.

Je viens de terminer la lecture de ce livre, motivée par une autre lecture, celle d'un article sur l'offensive soviétique en Mandchourie durant le mois d'août 1945 dans le premier numéro de Champs de bataille Seconde guerre mondiale, et aussi parce qu'on me l'avait vivement conseillé à plusieurs reprises.
Quelques réflexions tirées de cet ouvrage intéressant :
- Sapir insiste beaucoup sur l'importance des anciens cadres de l'armée tsariste dans la formation de la doctrine militaire soviétique et de certaines de ses innovations les plus originales. L'affirmation de la doctrine militaire est d'ailleurs un moyen pour les officiers de l'armée de s'assumer au sein de la société soviétique.
- dans la doctrine militaire soviétique, issue elle-même d'une révolution des affaires militaires (au sens de confrontation avec la seconde révolution industrielle et ses composantes), un élément sans équivalent à l'ouest s'intercale entre la stratégie et la tactique : le niveau opérationnel.
- cet art opérationnel repose sur les concepts d'annihilation et d'attrition, développés par Svetchine, Varfolomeev, Triandafillov et Toukhatchevski. Alors que certains exposent la rupture en profondeur du dispositif adverse, il est surprenant de voir la précocité des réflexions soviétiques, autour de l'emploi des forces mécanisées, de la suprématie aérienne ou des troupes aéroportées -une guerre aéroterrestre avant la lettre, en somme.
- si les concepts en plein essor ont été brisés par les purges de 1937-1938, il faut souligner que les théories des officiers soviétiques étaient rarement en adéquation avec les possibilités économiques de l'URSS. En voulant combler ce retard par une industrialisation forcenée, le régime soviétique a privilégié le nombre sur la qualité tout en se trouvant confronté au problème du manque de cadres efficients pour mener à bien ces réflexions sur le terrain. Le manque d'un corps de sous-officiers expérimentés, en particulier, est dramatique. Même si les engagements indirects de l'URSS (Espagne, Chine) ou directs ensuite (Finlande, Khalkin-Gol) ont provoqué une réaction conservatrice de l'institution, certains officiers poursuivent dans la voie initiale, comme Joukov, chef d'état-major en février 1941. L'invasion de l'URSS intervient au pire moment, alors que l'Armée Rouge est en pleine réorganisation.
- la guerre confirme la validité des théories soviétiques des années 20 et 30 tout en mettant en sourdine l'instrumentalisation du militaire par le politique stalinien. La pertinence de la stratégie soviétique se forge dans le sang des défaites puis des victoires de la Grande Guerre Patriotique. Inversement, les Allemands, experts dans l'art tactique, pèchent par défaut de stratégie.
- l'Armée Rouge ne peut mettre en oeuvre que des versions simplifiées de ses théories en 1941 et 1942, en attendant de bénéficier de la victoire de la production de guerre délocalisée à l'est, de moyens supérieurs en commandement et en logistique. D'où les énormes pertes de ces deux années, les victoires étant dues à un effet de masse et d'attrition très coûteux. A l'inverse, avec la création des armées blindées, le renforcement de la puissance de feu et l'expérience des officiers, les années 1943-1945 voient la montée en puissance des Soviétiques, malgré certains déséquilibres, dont l'exemple le plus spectaculaire est sans doute l'opération Bagration. L'économie de guerre a fait preuve d'une grande flexibilité en s'adaptant à l'art de la guerre pratiqué par l'Armée Rouge, les manques étant palliés notamment par le Prêt-Bail anglo-saxon. Les Soviétiques ont donc grandement progressé dans la tactique et l'art opérationnel, compensant ainsi le décalage technologique face aux Allemands à partir de 1943.
- du point de vue géographique, la Mandchourie se présente comme un vaste espace compartimenté (en quatre grands ensembles) dont des limites hostiles (montagnes du Grand Khingan, bois, collines, marécages) encadrent un centre pratiquable. La contrainte logistique pèse beaucoup sur la partie soviétique.
- la Mandchourie est le lieu de rencontre entre les impérialismes russe et japonais dès la fin du XIXème siècle, mais elle ne revêt pas la même importance pour chacun. Théâtre relativement secondaire pour l'URSS, elle est au contraire fondamentale pour le Japon, notamment après le coup de force de l'armée du Kwantung, acteur incontournable, en 1931, et la création du Mandchoukouo. La question est alors, avec la guerre en Chine à partir de 1937, de savoir s'il faut maintenir l'effort au sud ou revenir à l'axe traditionnel contre la Russie : décision difficile à prendre pour les Japonais. La leçon de la guerre de 1904-1905 pour les Soviétiques est qu'une confrontation nécessite des moyens importants, accrus par la supériorité maritime japonaise (imposant des contraintes logistiques plus fortes sur le rail).
- le précédent de 1904-1905 est intéressant à étudier en prélude aux deux autres campagnes : la victoire japonaise serait surtout due aux défaillances russes, notamment dans l'utilisation des troupes et la logistique. A l'inverse les Japonais jouent gros et leurs qualités tactiques et opérationnelles sont parfois entamées par une confiance sans faille dans la qualité de la troupe et du commandement, menant à des assauts frontaux sans finesse très coûteux. La stratégie japonaise était donc très risquée car un échec grave aurait pu compromettre la campagne. Les Russes tirent d'ailleurs plus de leçons de leur défaite que les Japonais de leur succès : l'art opérationnel vient de là. La guerre a surtout mis en évidence la mortalité des armes modernes et les contraintes logistiques qui y sont liées. La réflexion russe issue de cette défaite, entravée par Nicolas II, explique d'ailleurs le ralliement d'une bonne partie des élites militaires aux bolcheviks en 1917.
- l'affrontement du Khalkin-Gol/Nomohan en 1939 voit la première application de la concentration des forces mécanisées issue de la pensée soviétique. La guerre prend place dans une zone contestée de l'ouest de la Mandchourie, entre l'Armée du Kwantung et l'URSS. Pour les deux camps, le but est de réaffirmer une présence sur le plan régional. Un précédent a eu lieu en juillet 1938 avec l'incident du lac Khasan : si les Japonais ont confirmé leurs vertus au niveau de la troupe et de l'offensive, les Soviétiques les ont surpris par la combinaison des armes. Les Japonais, qui avaient assimilé les leçons de la Première guerre mondiale, sont conscients de ne pas pouvoir développer chars et artillerie en nombre suffisant : ils modifient alors leur art opérationnel en privilégiant une guerre courte basée sur la violence de l'offensive menée par une infanterie surentraînée au contact et bénéficiant d'une puissance de feu importante, privilégiant le mouvement et le combat nocturne.
- la défaite japonaise à Khalkin-Gol a pour effet de stabiliser ce front qui ne s'ouvrira pas avant 1945 alors que l'URSS est attaquée par les nazis en juin 1941. Elle a aussi réorientée les Japonais vers le sud. Joukov, qui a dirigé les troupes soviétiques, a montré la supériorité de la réflexion stratégique de l'URSS : manoeuvres d'enveloppement après une fixation, utilisation de réserves et de concentrations blindées et motorisées, préservation du secret (maskirovka). Au niveau tactique, les déficiences soviétiques sont rapidement corrigées au vu de l'expérience des premiers affrontements (combinaison interarmes, allant de l'infanterie, combats aériens sur le plan vertical et non plus en dogfights tournoyants). Les Japonais, à l'inverse, ont commis une grave erreur stratégique en sous-estimant l'ampleur des forces russes et en ne se donnant pas les moyens de leurs ambitions. Le manque de blindés et de moyens antichars a été patent. La rigidité des troupes japonaises est particulièrement criante. Les pertes sont d'ailleurs dues essentiellement à l'artillerie soviétique qui a broyé les fantassins japonais. Alors que Joukov représente le modèle type du soldat professionnel stalinien, les dirigeants de l'armée du Kwantung, eux, se sont arc-boutés sur des conceptions figées. Si l'Armée Rouge manque toujours de cadres moyens, c'est bien le commandement supérieur qui a fait la différence.
- la campagne d'août 1945 est devenue un modèle de référence dans l'art de la guerre soviétique de la guerre froide. Elle oppose des forces soviétiques au summum de leur efficacité à une armée du Kwantung qui n'est plus que l'ombre d'elle-même. L'Armée Rouge met en oeuvre un plan d'attaque proportionné aux forces disponibles et à ses objectifs. Elle réussit à leurrer les Japonais sur la date de l'attaque et les moyens engagés. L'armée du Kwantung, considérable avec plus d'un million d'hommes, est handicapée par un matériel obsolète et des recrues hâtivement formées. Elle compte donc sur une série de points de résistance pour retarder l'avance soviétique et former un réduit défensif au nord de la Corée. Les Soviétiques, quant à eux, mettent en oeuvre trois fronts pour la campagne prévue. Chacun a une mission spécifique qui aboutit à une redéfinition des forces engagées : le front de Transbaïkalie, qui doit percer au nord-ouest à travers le Grand Khingan pour déboucher sur la plaine centrale de Mandchourie, est ainsi dotée d'importants moyens blindés (6ème armée blindée de la Garde).
- l'opération n'a pas été une promenade de santé pour les Soviétiques, qui ont laissé plus de 8 000 tués dans l'affaire (et 24 000 blessés). Les Japonais ont souffert de pertes beaucoup plus lourdes, notamment en voulant compenser leur infériorité en matériel par des tactiques désespérées (commandos suicides ceinturés d'explosifs se jetant sous les chars russes). L'URSS a atteint son objectif qui était de détruire l'armée du Kwantung rapidement ; cette réussite, en précipitant la fin d'un bastion militariste, a pu contribuer à l'accélération de la capitulation japonaise (dans quelles proportions, difficile à dire). Militairement parlant, les Soviétiques ont emporté la surprise stratégique, tout en maîtrisant complètement l'art opérationnel et en utilisant, sur le plan tactique, des détachements avancés de manière très agressive. Le commandement et le contrôle des troupes ont été bons, ce qui est un progrès par rapport à certaines expériences de la confrontation aux Allemands. Enfin, les problèmes logistiques ont été résolus avec succès. La campagne de Mandchourie est donc l'application talentueuse du concept d'opération en profondeur : la théorie a été rejointe par l'excellence du commandement et la combativité des troupes. Equilibre entre les moyens et les hommes, entre les moyens et le plan, atteint ici par l'Armée Rouge.
22:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
| Tags : mandchourie, urss, japon, seconde guerre mondiale |
jeudi, 28 mai 2009
L'URSS et l'Europe occidentale (1953-1985)
Cet analyse fait suite au résumé précédent d'un article traitant des relations entre l'URSS à la fin de l'ère stalienne et la construction européenne à ses débuts, entre 1947 et 1953, publié sur le site de l'Alliance Géostratégique. J'étudie ici les rapports entre les deux pôles que sont l'Union Soviétique et l'Europe occidentale entre 1953, année qui voit la mort de Staline, et 1985, qui marque l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, homme d'Etat qui va conduire l'URSS à de profondes transformations, désirées ou non. Mon propos se découpe en deux parties : d'abord, il s'agit de voir comment la période où Khrouchtchev dirige l'URSS marque un premier tournant dans les relations soviéto-européennes. Ensuite, je verrai comment la période brejnévienne (dans laquelle j'inclus les règnes d'Andropov et Tchernienko entre 1982 et 1985, qui sont dans la continuité) se découpe en deux parties : une phase de détente jusqu'en 1978, puis une nouvelle poussée de guerre froide jusqu'en 1985.
I) Krouchtchev : un rendez-vous manqué ? :
La disparition de Staline provoque un remaniement du pouvoir en URSS, qui se retrouve prise en main par une direction collégiale : Malenkov, Beria, Molotov et enfin Krouchtchev, qui prend la tête du Parti Communiste d'Union Soviétique (PCUS). La période est très troublée, et la grille d'analyse de l'époque stalienne demeure la référence en matière diplomatique. L'URSS est toujours perçue comme une puissance eurasiatique, le continent européen est donc un enjeu crucial : l'Europe, et la construction européenne, sont considérées comme hostiles. La crainte du renouveau d'un militarisme allemand est patente : l'URSS s'inquiète ainsi de la réincorporation d'anciens Waffen-SS dans la Bundeswehr, mais aussi du leadership d'Adenauer, que l'on croit animé d'un violent sentiment anticommuniste. Pire encore : l'Allemagne de l'Ouest s'incorpore progressivement au bloc américain. Jusqu'en 1955, l'Europe constitue une menace pour l'URSS, même si les tenants de la ligne dure, Molotov et Krouchtchev, sont balancés par Beria, ouvert à de nouvelles approches. Celui-ci est favorable à une coexistence pacifique qui ne dit pas encore son nom avec l'Occident, et même à une éventuelle réunification de l'Allemagne : ce faisant, il heurte la doxa stalinienne très attachée à l'intégrité du glacis hérité de la Seconde guerre mondiale, et cela le conduit à sa chute en juillet 1953. Cependant, la position soviétique évolue dès 1955 sous l'influence de Krouchtchev. L'échec de la conférence de Berlin, l'intégration de la RFA dans l'OTAN et la naissance du pacte de Varsovie montrent pourtant que la situation demeure tendue. Mais la même année, le traité autrichien met un terme à l'occupation du pays, tandis que la conférence de Genève en juillet décrispe les relations est-ouest. Krouchtchev cherche en fait à faire reconnaître l'intangibilité du glacis soviétique en Europe de l'est, ce qui implique une reconnaissance mutuelle des deux Etats allemands. Adenauer vient finalement en URSS pour discuter, notamment, du rapatriement des derniers prisonniers allemands retenus dans les camps soviétiques.
Le véritable tournant se situe pourtant dans le XXème congrès du PCUS en 1956. La dénonciation des crimes staliniens constitue une véritable révolution en interne pour l'URSS. Mais elle a aussi des conséquences à l'extérieur : Krouchtchev avance ici sa doctrine de la "coexistence pacifique", qui veut en fait déplacer l'affrontement est-ouest du hard power (que j'entends au sens militaire) au soft power (confrontation économique relevant encore du hard power, et surtout culturelle), sauf pour les zones en voie de décolonisation où l'URSS s'investit massivement, dans le monde arabe et en Afrique surtout. L'URSS se mondialise et non contente de fournir à sa population un brevet de supériorité du socialisme sur le capitalisme, elle apporte de nouveaux fondements au legs stalinien. Cela passe par un dialogue privilégié avec les Etats-Unis, où Krouchtchev se rend en 1959 ; l'installation du téléphone rouge survit aux crises du début des années 60, et un traité sur l'interdiction des essais nucléaires est signé en 1963. Cette nouvelle relation est d'autant plus importante pour l'URSS que les rapports avec la Chine de Mao se dégradent : celui-ci est en effet mécontent de la politique de déstalinisation introduite en 1956, et par ailleurs, la Chine fait figure de modèle alternatif pour les pays décolonisés. La question européenne reste primordiale, puisqu'à côté d'un développement d'importantes capacités nucléaires militaires, l'Armée Rouge conserve et accroît un vaste dispositif de forces conventionnelles tourné contre l'Europe de l'Ouest. L'atlantisme est particulièrement craint à Moscou : la doctrine de "représailles massives" adoptée par les Etats-Unis en 1956 conduit à l'installation d'armes nucléaires en Europe. L'URSS a pour objectif, par contrecoup, de freiner l'unification européenne. La doctrine est donc offensive, même dans le cadre de la coexistence pacifique : l'accroissement des échanges économiques avec l'Europe sert ainsi à contourner le refus de transfert de technologies de la part des Etats-Unis.
Krouchtchev met en place une politique de séduction en rompant avec l'image austère de Staline : nombreux déplacements extérieurs, utilisation abondante des média... le but est de discréditer l'Europe communautaire, en défendant par exemple des thèses paneuropéennes ou en avançant l'idée d'un désarmement est-ouest qui passerait par l'ONU. D'un autre côté, l'URSS veut promouvoir l'interdiction des essais nucléaires, ce qui est logique puisque l'équilibre lui est alors défavorable en matière d'armements de ce type. Mais la diplomatie soviétique, particulièrement active entre 1956 et 1964, ne débouche pas sur beaucoup de résultats, tout comme l'approche dite "nationale". Le maillon faible de l'Europe semble être en 1955 l'Italie, où le démocrate-chrétien de gauche Giovanni Gronchi a été élu président de la République. L'URSS échoue cependant à la détourner de l'Europe, même en passant par l'enjeu pontifical (la Papauté est approchée pour servir de "caution morale" au désarmement). Moscou se tourne alors vers la France : le retour du général De Gaulle au pouvoir est bien perçu par les Soviétiques, qui font profil bas sur la question de la guerre d'Algérie. Mais la politique extérieure avancée par De Gaulle est loin de satisfaire l'URSS, d'autant plus que celui-ci reste indéfectiblement attachée à l'Alliance atlantique. C'est finalement avec la Grande-Bretagne que les liens sont les plus étroits : si au plan politique les positions restent éloignées, Londres devient rapidement le deuxième partenaire économique de l'URSS. En revanche, avec la RFA, les relations sont tendues : à la question des prisonniers allemands s'ajoute celle des citoyens soviétiques de nationalité allemande qui ne peuvent émigrer. Un rapprochement s'opère pourtant sur ces questions en 1958. Mais Krouchtchev s'arc-boute sur la reconnaissance de la RDA par l'Occident, et impose un ultimatum le 27 novembre 1958 : rattachement de Berlin-Ouest à la RDA ou instauration du statut de ville libre sous contrôle de l'ONU. La démarche écorne l'image de "pacifiste" que s'était construit Krouchtchev depuis la mort de Staline ; à la conférence de Genève, en mai 1959, il ne pousse cepandant pas son avantage alors qu'à la position très ferme des Français et des Allemands s'oppose une ligne plus modérée des Anglais et des Américains. Mais le leader soviétique, confronté à une opposition interne qui l'adjure d'être plus ferme, rompt les négociations en 1960, prenant prétexte de l'incident de l'avion-espion U-2 de Gary Powers, abattu au-dessus de l'URSS par la défense anti-aérienne soviétique. S'ensuit la construction du mur de Berlin dans la nuit du 12 au 13 août 1961.

Ces événements font taire toute dissension dans le camp occidental : le pari de Krouchtchev a échoué. Le résultat est sans commune mesure avec les espoirs placés dans la nouvelle politique européenne. Cet élément contribue parmi d'autres à la chute de Krouchtchev, évincé le 13 octobre 1964 et remplacé par un nouvelle direction collégiale, qui à son tour avance une nouvelle orientation à l'égard de l'Europe.
II) L'ère brejnevienne : le retour du dilemme européen :
La troïka qui supplante Krouchtchev rassemble Brejnev, Kossyguine et Podgorny et opère des changements de pure forme : le XXIIIème congrès du PCUS adopte en mars 1966 adopte le Politburo en sus du Praesidium, et le Premier Secrétaire devient le Secrétaire Général du PCUS. L'Europe passe au rang de pôle familier et démythifié dans les années suivantes. L'URSS affiche clairement sa volonté d'être une puissance mondiale : Kossyguine se déplace en Corée du Nord et au Nord-Viêtnam en 1965, et dans d'autres régions en voie de décolonisation. De nouveaux instituts sont créés en URSS pour explorer les possibilités d'action à l'étranger comme celui d'Extrême-Orient inauguré en 1966. Dans les années 70, Brejnev crée un réseau d'Etats-clients sur le continent africain : Ethiopie, Angola, Mozambique, auquel vient s'ajouter Cuba près des Etats-Unis, pays avec lequel les liens sont renforcés. Cette politique se base sur le facteur militaire, puisque la parité avec les Etats-Unis est quasiment atteinte à la fin des années 60 et au début des années 70 : on a donc un retour direct au hard power pur et dur. D'ailleurs le président Johnson et Kossyguine commencent à discuter sur la limitation des armes nucléaires stratégiques. La signature de SALT 1 en mai 1972 et le règlement conjoint de la crise du Kippour en octobre 1973 contribuent à faire des deux puissances des partenaires obligés.
L'Europe est pourtant toujours considérée comme hostile à la fin des années 60, d'autant plus que le bloc de l'est en Europe connaît un ralentissement économique et politique qui contraste avec le dynamisme communautaire. L'URSS plaide pour un retrait des troupes américaines d'Europe, qui n'intervient pas. Une confrontation intellectuelle oppose d'ailleurs le Département International du PCUS, qui voit l'affrontement est-ouest sous un angle idéologique, à l'IMEMO (Institut de l'Economie Mondiale et des Relations Internationales), partisan d'une lecture plus réaliste. Brejnev prononce un discours devant le Politburo le 7 janvier 1969 qui cautionne cette dernière analyse. Brejnev est soutenu par toute une génération de dirigeants dont Gromyko, ce qui révèle une première faille dans l'armature idéologique de l'URSS, puisque celle-ci n'est plus convaincue de la supériorité intrinsèque du modèle socialiste sur le capitalisme. Le mouvement est appuyé par les organismes économiques comme le Commerce Extérieur, préoccupé par la situation dégradée de l'URSS sur le plan économique, justement. L'importation de biens manufacturés en provenance de l'Occident s'accélère, ce qui constitue un remède aux faiblesses soviétiques mais aussi un facteur de dépendance. Le dialogue franco-soviétique ouvert avec le voyage du général De Gaulle à Moscou en 1966 se poursuit sous Georges Pompidou. Les relations se décrispent avec Willy Brandt et la RFA quand celle-ci adhère au traité de non-prolifération nucléaire en 1969 ; le traité germano-soviétique sur la ligne Oder-Neisse est signé en août 1970.
Pourtant, la méfiance à l'égard de l'Europe subsiste, notamment au sein du KGB et chez son directeur, Andropov, qui reproche vigoureusement l'influence culturelle occidentale sur la jeunesse soviétique, l'impact des dissidents et une forme de "subversion passive" prêtée à l'Europe. Pourtant, en URSS, les principaux mouvements de résistance sont alors plutôt nationalistes. Le mouvement pour la défense et la promotion des droits de l'homme est le plus marqué par les références occidentales : c'est particulièrement visible dans l'oeuvre d'Andreï Sakharov. Pourtant, la réflexion tourne surtout autour d'un héritage proprement russe : soit le retour à un marxisme-léninisme authentique (général Grigorenko, frères Medvedev), soit la rupture avec la "fausse modernité" et l'avènement d'une nouvelle Russie orthodoxe (Soljenitsyne). On retrouve là l'opposition classique du XIXème siècle entre occidentalistes et slavophiles, ce qui est en soi assez intéressant sur les permanences de l'histoire russe. Si les modalités du changement sont donc âprement discutées, tous s'entendent néanmoins pour faire de l'Europe un témoin de leur combat. Les premiers groupes de pression en faveur des dissidents soviétiques se constituent d'ailleurs à la fin des années 60 en Europe ; des mouvements spirituels naissent aussi, spécialement en faveur des Juifs soviétiques et de leur émigration en Israël ; enfin les radios comme Radio Free Europe et les maisons d'édition publiant les oeuvres des dissidents participent de cette action offensive. Pour l'URSS, le dilemne est à l'orée des années 70 le suivant : comment s'ouvrir à l'Europe pour en tirer des profits économiques et techniques tout en évitant la "contamination" idéologique ?
Brejnev avait défini trois objectifs par rapport à l'Europe occidentale : instaurer un climat de confiance pour distendre les liens avec les Etats-Unis ; sanctionner l'ordre territorial hérité de la Seconde guerre mondiale ; développer les échanges économiques et commerciaux. Durant la période 1964-1970, ce sont les échanges économiques qui se développent, mais cela est sans commune mesure avec la décennie précédente : 13 % des échanges extérieurs se font avec l'Europe dans les années 70, et d'abord avec la RFA. Sur le plan diplomatique, l'engagement plus agressif des Américains au Viêtnam ou à Saint-Domingue permet à l'URSS de trouver un terrain d'entente avec l'Europe : la critique de l'action américaine dans le monde. Cet antiaméricanisme se double d'un nouvel appel à une conférence paneuropéenne. L'URSS reste méfiante à l'égard de la RFA, mais un dialogue privilégié s'installe pourtant au sein de l'Europe entre celle-ci, la France, et l'URSS. La France refuse pourtant de renouveler un traité d'amitié et de non-agression identique à celui qui avait été signé en 1944. Concernant la RFA, l'URSS est très favorable à partir de 1970 à l'Ostpolitik de Willy Brandt qui débouche sur la reconnaissance mutuelle de la RFA et de la RDA en 1972. L'URSS a donc réussi, cette fois, dans sa politique d'ouverture à l'Europe occidentale. En revanche, elle a dû faire des concessions aux Etats-Unis puis à l'Europe dans la préparation et la négociation de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération (CSCE) en Europe d'Helsinki. Lancée par Molotov dès 1954, l'idée ne se concrétise que dans les années 1965-1972 par des préparations intensives sur le terrain diplomatique. L'Europe reste alors méfiante, mais en 1966 l'Italie annonce qu'elle y est favorable dans le but de desserrer l'étau sur le bloc de l'est sous contrôle soviétique. L'OTAN donne également un accord de principe en juin 1968 et la conférence elle-même s'ouvre en novembre 1972.
L'URSS a alors déjà obtenu l'une de ces demandes, la reconnaissance des frontières héritées de la Grande Guerre Patriotique. Elle tient pourtant à la CSCE afin d'arracher un traité international garantissant à la fois cette emprise territoriale mais aussi la domination de l'URSS sur cet ensemble. Mais il s'agit aussi d'accentuer la distance entre l'Europe communautaire et les Etats-Unis, et surtout de dépasser le Marché Commun européen par une autre coopération économique. Les négociateurs soviétiques connaissent cependant des difficultés au cours des discussions : le bloc soviétique n'est pas uni puisque la Yougoslavie et la Roumanie commencent dès le début à émettre des réserves sur les positions de Moscou. Par ailleurs, les Occidentaux cherchent à avancer sur la question des libertés et des droits fondamentaux, ce que veulent absolument éviter les Soviétiques. Pour contrer ces tendances centrifuges et centripètes, Moscou prévoit des garde-fous : la deuxième conférence de Crimée en 1972 réaffirme la nécessité de l'unité socialiste et la prééminence du modèle soviétique. Une reprise en main du bloc soviétique par le renforcement du caractère intégrateur s'amorce donc, dans la lignée de l'écrasement de la révolte de Prague en 1968. En interne, la lutte contre la dissidence politique et religieuse est renforcée dès le début des années 70. Deux formes nouvelles de répression voient le jour : l'enfermement en hôpital psychiatrique (général Grigorenko) et le bannissement (J. Medvedev par exemple). Les conditions carcérales sont durcies puisque les prisonniers politiques sont transférés dans la région de Perm, particulièrement inhospitalière.
Cependant, si la démarche vise à désamorcer toute entrave aux objectifs soviétiques dans la CSCE, l'URSS ne peut empêcher l'ingérence occidentale dans ses affaires intérieures. Trois "corbeilles" sanctionnent la conférence : une sur la sécurité, une autre sur la coopération économique et financière, et la dernière sur les droits de l'homme dans les pays de l'Est. Pour la première corbeille, la diplomatique marque des points, même si elle fait trois concessions : les frontières européennes sont "inviolables" et non pas "intangibles", on affirme le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, mais surtout tout mouvement de troupes sur une frontière doit être notifié par une déclaration officielle. En revanche, les Soviétiques ne parviennent pas à entamer l'entente de l'Europe occidentale et plus grave encore, les concessions sur les droits de l'homme provoquent un renouveau des contestations en 1976-1977 se réclamant explicitement d'Helsinki, et impulsées par la référence occidentale. L'échec de la diplomatie soviétique est ici certain. Dans le même temps, les Partis Communistes d'Europe occidentale se détachent de plus en plus de l'orbite moscovite en reconnaissant la construction européenne. L'URSS durcit donc le ton à partir de 1978-1979 : arrestation d'opposants et de certains négociateurs des accords d'Helsinki, qui s'ajoutent à l'invasion de l'Afghanistan en 1979 et à la grave crise polonaise de 1980-1981. L'installation des missiles SS-20 en Europe met celle-ci face à une vulnérabilité certaine en cas de conflit ; l'installation de missiles américains est contrée par l'URSS qui active des leviers traditionnels, noyautant par exemple des mouvements écologistes antinucléaires. En juin 1982, la sociale-démocratie allemande se prononce d'ailleurs contre l'installation des missiles américains. Il faut l'arrivée du leader de la CDU, Helmut Kohl, au pouvoir, en octobre 1982, pour débloquer la situation. L'URSS brise aussi les vélléités d'indépendance du PCF en entraînant la faillite de ce que l'on a appelé "l'eurocommunisme". La nouvelle agressivité des Soviétiques contre l'Europe entre 1978 et 1985 se heurte donc à un mur, puisque le camp occidental retrouve sa cohésion autour des missiles Pershing et de l'Initiative de Défense Stratégique (IDS) de Reagan, lancée en mars 1983. Le projet était-il vraiment viable ? La question reste discutée, mais ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il provoque un choc dans la direction soviétique qui se rend bien compte qu'elle doit affronter là un défi impossible à relever. L'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en mars 1985 et les premières mesures de réformes marquent bien la défaite de l'URSS.

La période 1953-1985 se résume finalement par le changement de nature des relations entre l'Europe et l'URSS. Face à des échecs diplomatiques et à une économie en perte de vitesse, la direction brejnévienne a misé sur l'ouverture et la détente, qui ont en retour menacé le régime soviétique de l'intérieur. La réponse à ce problème conduit à des solutions contradictoires, dans le contexte d'une nouvelle poussée de la guerre froide à partir de la fin des années 70. Le règne de Gorbatchev tranchera finalement ce noeud gordien, mais en faisant disparaître, à terme, l'URSS elle-même.
Cet article est tiré du chapitre 9 "L'URSS et l'Europe occidentale de 1953 à 1985 entre coopération, partenariat et subversion."(p.277-331), de l'ouvrage de Marie-Pierre REY, Le dilemme russe. La Russie et l'Europe occidentale d'Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002, 354 p. Pour ceux qui préparent les concours en histoire-géo (CAPES et agrégation), cet ouvrage figure dans la bibliographie d'Historiens et Géographes pour le sujet d'histoire contemporaine (n°1017).

Pour creuser un peu sur les relations entre l'URSS et son glacis en Europe de l'est de 1945 à 1991 :
Jean-François SOULET, Histoire de l'Empire stalinien. L'URSS et les pays de l'Est depuis 1945, Paris, Le Livre de Poche, 2000, 252 p. (ce n'est toutefois qu'une synthèse assez réduite, et le parti pris de l'auteur est très marqué par l'école historiographique dite totalitaire qui met surtout l'accent sur les errements, massacres et abus de l'URSS).

17:05 Publié dans Out Of Africa | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : urss, europe de l'ouest, guerre froide |


